jeudi 19 octobre 2023

 L’Affaire Bissi : Il y a mieux que la neige de Daté Atavito BARNABE-AKAYI

 Anicet Fyoton MEGNIGBETO

 


UNE SATIRE SOCIORELIGIEUSE ET POLITIQUE POUR UNE AFRIQUE EMANCIPEE

Si le public littéraire béninois découvre Daté Atavito Barnabé Akayi en 2010 avec le théâtre, le recueil de pièces Amour en infraction suivi des confessions du PR (Plumes Soleil, Cotonou 2010), les premiers véritables écrits de l’auteur destinés à publication datent des années précédentes, en témoignent la date du dépôt légal du recueil L’Affaire Bissi : Il y a mieux que la neige…, mentionnée par l’éditeur Ruisseau d’Afrique : 2009. C’est que Daté Atavito Barnabé Akayi, est longtemps resté dans le silence de ses écrits, notamment des poèmes, contrairement à la mode aujourd’hui où fleurissent des écrivains qui proclament, « inspirations divines », à l’appui, leur héritage atavique de l’écriture et qui, non loin de mûrir leur texte, les mettent sur le marché tels des galettes sur les étalages de Dantopka. 

Ce constat préliminaire, loin d’être anodin, fonctionne comme une mise en garde de ma présentation du recueil de nouvelles L’Affaire Bissi : Il y a mieux que la neige… La richesse de l’ouvrage est incommensurable et ce n’est pas de l’Euphémisme. En effet, une étude basée sur l’isotopie et l’isosémie narratives de chaque nouvelle révèle une littérarité indéniable des textes. Mieux, alors que le recueil compte cinq nouvelles, on eût pu lire cinq romans. La barrière entre les caractéristiques de la nouvelle et du roman est très mince, on le sait. Outre le caractère actuel des faits et la longueur des textes, les longues digressions, les autres caractéristiques se rejoignent. Jouant sur la police et le format, tout éditeur véreux aurait pu faire de chacune des nouvelles, un roman.

L’affaire Bissi : Il y a mieux que la neige… ce sont cinq récits de grandes factures avec plusieurs similitudes thématiques ou stylistiques que nous nous emploierons à découvrir. Il est évident que nous ne saurons avoir la prétention de tout couvrir l’espace de cette fin d’après-midi.

On entre dans chacune des nouvelles comme on entre dans un couvent, dans un labyrinthe où la réalité ne se découvre que dans des énigmes et dans des jeux narratifs (fonctionnement par analepse ou par micro récits) très peu faciles d’accès. Mais la curiosité du candidat à l’initiation fait concentrer l’attention sur le texte. C’est que tous les détails comptent. De Kèmi, à Tobi en passant dans l’ordre de passage par Funmi, Kadara et Bissi, les héroïnes des nouvelles plongent le narrataire dans des récits homodiégétiques pour la, plupart palpitantes, dont la finalité fait découvrir une Afrique d’une richesse immatérielle et matérielle immense, mais que ses fils, gangrénés par des maux immondes, travaillent au quotidien à plonger dans la gadoue. Le sous-titre de l’ouvrage témoigne du reste, de la volonté de l’auteur de mettre en lumière ces points d’ombre que la propagande occidentale tente de noyer.

Cette étude basée sur une analyse de contenu se structure en trois étapes où à l’étude thématique, vont succéder l’étude spatio-temporelle et l’étude stylistique.

 

I-             Etude thématique

 

1-    « La neige et le mieux » ou une satire socioreligieuse

L’image de la neige a été employée dans la littérature béninoise, déjà en 1986 par Gisèle Hountondji avec Une citronnelle dans la neige et en 1993 par Moudjib Djinadou dans Mais que font les dieux de la neige ? Chaque fois il s’agit de la même et unique réalité, l’Occident. Gisèle Hountondji dont le personnage autobiographique est allé à Paris et a découvert comme Ken Bugul une civilisation décadente contrairement à ses attentes. Moudjib Djinadou restera dans la même déception quand dans un humour véritable de renversement colonial, le roi d’Abomey envoya ses légats constater que les peuples de la neige vivaient dans un attardement et méritaient « qu’on s’occupât d’eux » et décida comme à la Conférence de Berlin que chaque royaume maque son territoire dès son arrivée.

Cette verve de réalités africaines meilleures à celle moderne jalonne les nouvelles du recueil et tous les détails concourent à le démontrer.

Sur le plan sanitaire. Les cinq héroïnes, curieusement souffrent d’un mal. Maladie physique ou mentale. Kèmi, d’une aphasie et d’une amnésie au réveil d’un long coma. Fumni possédée par l’esprit de la vipère ». Kadara souffre psychologiquement de l’absence de son père et d’une infécondité évidente. Bissi d’une série de maux liés non seulement à la perte de Rissi, mais surtout à son début de grossesse. Tobi, habitée par l’esprit du serpent, souffre de violents troubles de vision liés à diverses situations qu’elle a créées elle-même mais surtout à son saphisme rejeté par la société.

Le constat est global et avéré dans chacune des situations. Aucun traitement moderne n’a pu remédier aux maux. Au contraire, le médecin du service universitaire a fait deux injections à Kèmi. Toutes les injections l’ont conduite, chaque dans un coma plus profond. Aussi lorsque Kadara, entreprit de subir les traitements modernes, issus de la science moderne qu’elle-même pratique étant gynécologue, aucun remède fiable n’a été trouvé pour solutionner son infécondité. Pour Bissi, les parents intellectuels ont fait venir une psychologue, l’hôpital de traitement de la pneumonie d’Akpakpa a même été consulté, une série d’analysea a été faite avec des conclusions négatives. Enfin, ni Funmi, ni Tobi n’ont daigné consulté un médecin moderne vu la délicatesse des maux dont elles souffrent.

C’est Baba Alase qui, grâce à ses cérémonies propitiatoires organisés nuitamment au cœur de la forêt au cours de laquelle il a substitué la langue malade de Kèmi à celle d’un coq sacrifié, a pu faire reparler l’amie de Fari, habitée par l’esprit de la nuit, après les sept jours qu’il a laissé à la médecine moderne pour faire ses preuves.  

Kadara a pu concevoir grâce, non seulement à l’esprit protecteur de son berger de père qu’elle a été rencontrer sans le savoir à Apapa (Lagos) et à la bougie que celui-ci lui a remis. L’accouchement s’est fait dans les mêmes conditions où après onze heures de travail et que des collègues de son mari avait regretté de ne pas l’avoir envoyé dans des hôpitaux occidentaux, c’est quand elle a touché la bougie que la délivrance a eu lieu : « Elle n’eut pas plus tôt saisi la cire qu’elle devint mère » p. 80. Il en a été de même de la mère de Tobi, qui tomba enceinte grâce aux plantes et aux herbes avec lesquelles, Djahu lui a apprêté un traitement.   

C’est grâce à la cérémonie nocturne que le devancier désigné par l’oncle berger de Tobi a pu pratiquer le « Kudio », le rite de substitution de mort où les ondes négatives de Tobi ont été transférées dans un bananier, qui chargé, tomba de lui-même comme un bois mort.

On le constate, la médecine moderne a montré ses limites dans tous les récits. Dans une situation cocasse, c’est un Blanc que le père de Kadara a guéri d’une maladie étrange. Son ami a tôt fait ainsi de recadrer Kadara en ces termes : « Lorsque les grands médecins qui ont ruiné le pays à étudier ailleurs échouent dans leur mission, c’est ici qu’ils viennent s’agenouiller comme l’enfant prodigue suppliant son père pour la rémission de ses péchés. Nous guérissons tout, maladies sociales, maladies économiques, maladies politiques et maladies humaines » p.68

Ainsi, concluons-nous que la neige n’est pas la solution et que le mieux indiqué, c’est la richesse de l’Afrique qu’il n’a pas à acheter, qu’il n’a pas à dépenser des fortunes pour avoir et qui est sans effets secondaires néfastes. Il a été démontré dans tous les récits que pour toutes ces guérisons, les patientes n’ont jamais dépensé leur argent, non pas qu’elles soient pauvres, mais que les médecins traditionnels consultés refusassent de prendre quoi que ce fut pour opérer les miracles. Baba Alase, Baba Ketu, les différents bergers ont libéré ainsi leur science sans contrepartie financière. Le seul qui a osé faire un revirement cupide, Djahu, le père de Tobi a connu un sort terrible : rejet de la société et mort sans assistance.

Ce qui est à noter à la suite de cette suprématie de la médecine traditionnelle sur celle moderne est sa méthode scientifique immuable. Baba Ketu, personnage de la nouvelle « Kadara ou l’exilé spirituel l’a si bien martelé » a affirmé : « Tout s’accomplit avant de se réaliser dans ce monde que tu vois avec tes yeux. » p. 69. En effet, dans Traité de bioéthique (2010), pages 135 à 157, Didier Ouédraogo en évoquant l’approche philosophique de la maladie en Afrique noire a indiqué clairement que : « L’approche de la maladie dans l’actuelle Afrique noire ne peut être pensable sans le recours de ce qui constitue le fondement du sujet africain »

Daté Atavito Barnabé Akayi a pris conscience de ce sujet africain si bien qu’il conduit toutes les trames narratives vers ce passage obligatoires. L’on comprend ainsi aisément que c’est grâce à la consultation du Fa que les cérémonies appropriées ont pu être exécutées par Baba Alase. C’est le fa qui lui a révélé tout de Kèmi, de l’esprit de nuit qui la protège au signe Lete Ledji sous lequel elle est née. C’est grâce au Fa qu’il a su que l’esprit du père mort de Kèmi est toujours là pour la protéger et que ce n’est que grâce à lui qu’elle n’est pas encore passée de vie à trépas. Et, justement à propos de la tradition, le narrateur a su cacher quelques secrets oniriques que seuls les avertis peuvent déceler. En effet, déjà l’incipit de la nouvelle révèle plusieurs informations hermétiques et oniriques. Ce coma cauchemardesque évoque de gros poissons nageant dolemment dans le ciel : « Les poissons reprirent leur tonus et comme un seul être, gravitèrent non loin de ma partie pubienne » p. 20.

Pour Simone Berno dans Le pouvoir magique des rêves, :

« Les poissons symbolisent l’arrivée de choses positives dans notre existence, comme la venue d’un enfant désiré ou la résolution d’un problème. Les poissons sont symbole de fécondité, aussi bien dans un domaine concret que dans un domaine lié à l’esprit.

Les poissons font figure de guide, ils amènent le rêveur ou la rêveuse vers des chemins propices à leur réalisation personnelle. »

Cette tentative d’interprétation propose au narrataire une clé de compréhension du récit. Le soleil qui luit au zénith en plein harmatan, l’averse qui se déverse et la présence des poissons dans le ciel sont des signes qui montrent que l’univers de l’individu rêveur est tourmenté par des évènements d’un anachronisme patent, mais qu’en réalité, la présence des poissons annonce des lendemains meilleurs et prometteurs. Cette analyse sera confortée par d’autres faits oniriques. La vison d’un chien rassurant dont elle va tomber presque amoureuse et qui veille sur elle et la vue d’un documentaire de chiens à la télé. En réalité, le chien dans l’univers onirique est signe de protection et quand Baba Alase révèle que son père veille sur elle, c’est que ce chien « Saignant » qu’elle a vu n’était personne d’autre que son géniteur mort qui la protège depuis l’au-delà. C’est pour cela que l’on comprend l’humour presque exagéré qu’emploie le narrateur pour indiquer, dans une longue énumération l’armement de prière étalé par sa mère autour d’elle pour le combat spirituel : « A la voir prier, on eût dit qu’elle connaissait toute la famille entière de Dieu. Il y avait non loin d’elle, tout l’arsenal pour invoquer et implorer le Père Céleste : crucifix, bénitier, encens, chandelier, Bible, livre de prières, cantiques… » p. 24

Il en est de même des grands parents de Funmi qui ont payé cher leur inconduite vis-à-vis des recommandations du Fa en pays yorouba au Nigeria. Leur désobéissance dans cette union proscrite a créé leur mort successive, la mère dès la naissance et le père sept jours après, les tuteurs sept ans après, elle-même le jour de ses quarante-deux ans, alors que l’homme à lui prédestiné et qu’elle a identifié grâce aux dernières consultations fêtait la moitié de son âge, 21 ans et que le député Anselme AKPATA qui n’était pas celui choisi par l’esprit de vipère qui l’habite mourrait aussi.

Dans la même verve, Fassi a démontré véritablement le pouvoir de Fa, ceci à maintes reprises. Déjà avec une incursion invisible dans cette salle de réunion du conseil consultatif où l’assistance ne l’a vu que quand est venu le moment de prendre la parole. Ensuite son pouvoir de détection du coupable avec une certitude et une aisance déconcertantes. En réalité quand elle a menacé le ou les coupables de se dévoiler au bout de sept jours, presque personne ne l’avait prise au sérieux jusqu’au moment où dans une simple calebasse d’eau, la petite vierge de dix-sept ans commence à dévoiler les véritables mises en cause. Mr Pavou, le pervers malhonnête, repris de justice, coupable de faux et usage de faux déjà sur son identité a dû avouer sa part de responsabilité dans le meurtre de Rissi et la grossesse de Bissi alors que de connivence avec le directeur, il était prêt à plonger son jeune collègue Chabi. Cet aveu, même s’il l’a conduit à la vindicte populaire et à une arrestation par la police, lui a sauvé la vie. Et pour s’être montré intransigeant, en taisant sa responsabilité et son crime, le Directeur qui n’est rien d’autre que le souteneur en question, le proxénète en chef, le meurtrier de Rissi est passé de vie à trépas simplement. Et l’on le comprend, après l’orchestration de toute cette comédie, après la tentative d’expédier l’affaire Bissi et de se donner bonne conscience, il lui était presque impossible d’avouer publiquement son crime. Anatole Coyssi a titré l’un de ses ouvrages, « La honte est plus meurtrière que le couteau ». En réalité s’il savait que chercher à connaître l’auteur de la grossesse de Bissi conduirait indirectement au meurtre de Rissi, il n’allait pas convoquer la réunion. Il n’allait pas non plus impliquer Fassi. Celle-ci était invitée par ses soins pour connaitre non le meurtrier mais l’auteur de la grossesse. Enfin, les prouesses de la science infuse de Fassi sont réelles aussi dans sa capacité à tenter d’arrêter la saignée dans la famille des jumelles, victime d’une affaire domaniale à Abomey-Calavi. C’est cette prédiction de ne jamais séparer les jumelles qui leur a sauvé la vie jusqu’aux malheureux événements.

Du Fa, il en été aussi question dans les deux nouvelles qui ont convoqué des bergers de l’église du christianisme Céleste, presque identiques. Autant le père de Kadara est un homme âgé, autant l’oncle de Tobi est centenaire. Les points communs s’accentuent surtout autour de leur connaissance parfaite de la tradition africaine, et la combinaison qu’ils réussissent avec la tradition judéo-chrétienne.

C’est dire que malgré le titre qui déclare la suprématie de la tradition sur la modernité, il y a des indices de narration qui ne restent pas forcément dans la logique de rejet de l’autre, mais de l’osmose puisque pour le personnage Djahu, en réalité « ses ancêtres avaient inventé l’internet, la téléphonie, la vidéophonie et cie avant les Blancs » p.128.

C’est dire que Dieu et la culture ne sont pas éléments qui devraient diviser les hommes : « Dieu est tout comme la race humaine est une » peut-on lire à la p.85.

Mais autant la religion africaine est encensée avec ses tares parfois avec le personnage Djahu qui a dévié en adorant l’argent- « l’argent est un Dieu qui dans l’homme avale l’homme » p, 131, autant la vision politique de l’Afrique transparaît à travers les récits.

 

2-    La satire politique : sauver l’Afrique de ses fils pourfendeurs   

 L’Afrique est ce continent doté d’une immense richesse qui reçoit divers traitements dans les récits à travers la gouvernance que propose ses fils. C’est que dans le même temps que certains auteurs indexent l’Occident comme la racine des maux qui minent la société africaine, d’autres comme Daté Atavito Barnabé-Akayi attaquent le mal à la racine : les acteurs politiques africains. D’une manière ou d’une autre, toutes les nouvelles ont évoqué la politique qu’elle soit africaine ou béninoise.

Plusieurs indices montrent que les différents narrateurs dans un réalisme patent n’évoquent que le Bénin. Outre l’onomastique très indicative et le nom Bénin ou Dahomey qui apparait, c’est de la politique béninoise qu’il est question. A commencer par le régime en place au temps de l’écriture qui se détecte dans le temps du récit. En effet, le régime du Président Boni Yayi a eu une place prépondérante dans le recueil. Tantôt encenseur, tantôt très critique, les narrateurs ont peint des réalités politiques béninoises aisément décelables. 

Le Président MIgbè Afou Migbè qui, dans « Kèmi ou l’amnésie d’une bière » a instauré le service militaire et qui a proclamé la gratuité de la césarienne dans « Kadara et l’exilé spirituel » la confusion de la chose politique et la théocratie, c’est lui. C’est toujours de lui qu’il est question dans « L’affaire Bissi » quand le narrateur évoque dans l’incipit les fauteuils en cuir envoyés par les bergers politiques qui ont perdu les dernières campagnes municipales. Il plait ici de s’attarder sur ces gestes qui sonnent comme désespérés pendant les campagnes électorales. C’est qu’en réalité, les véritables aspirations du peuple sont occultées en temps normal et dès que les campagnes électorales approchent quelques jeunes cupides comme ceux décrits par Florent Couao-Zotti dans Notre pain de chaque nuit, viennent déblatérer : « Honorable député, vous pouvez dormir les pieds contre le mur. Vous avez une horizontalité dans le plus pro­fond du profond du pays. » Des propos trompeurs à partir desquels des actions sont menées sans contrôle qui ne vont pas forcément vers les destinations escomptées.

C’est dans cette verve critique que s’inscrivent le député Anselme Akpata et le ministre Paul Kpatin. Des hommes politiques, présentés comme des contre modèles de la politique africaine. L’un, auteur de faux et usage de faux, dans le banditisme et l’association de malfaiteurs profitent de sa position pour gruger les peuples en fournissant des produits prohibés et périmés. L’autre, par des manœuvres subversives, arrivent à convaincre le chef de l’Etat qui lui accorde toute sa confiance. Le résultat, des détournements de fonds publics, la corruption et le vice s’installent. Ayant étudié le nucléaire, il a été incapable d’apporter des solutions aux difficultés énergétiques de son pays, bien qu’étant à la tête du ministère de l’électricité. Les deux ont en plus en commun le vice de l’infidélité. Akpata qui cachent ses trois femmes à Funmi et Kpatin qui, fouillant les dessous de la jeune domestique a laissé son fils unique à la merci des flammes de la cire.

A propos de cet enfant, tout concourt à l’interpréter comme ce désir de développer d’une Afrique unie. En témoigne ce rêve de voir l’Afrique réunifier. C’est que l’enfant incarne l’Afrique heureuse tant souhaité avec l’embonpoint et la bonne santé souhaités. Mais les géniteurs qui sont les gouvernants s’inscrivent toujours dans cette ligne d’Axelle Kabou : Et si l’Afrique refusait le développement ? Si non, comment comprendre qu’avec toutes les démarches menées, avec tout les sacrifices consentis, avec tout ce qu’elle a entendu lors des différentes consultations, Kadara puisse abandonner cet enfant, à peine né, pour aller travailler, non pas dans l’hôpital où les collègues anxieux se sont mobilisés pour la délivrer aux frais de l’Etat, mais dans son cabinet privé. L’intérêt personnel passe avant celui du continent, du pays. Dans le même temps où la mère prostituait son métier, le père se prostituait dans la chambre avec la domestique. Chaque parent était à ses affaires privées et personnelles pendant que l’Afrique brûlait sous les flammes de la négligence et du désintérêt.

Cette malhonnêteté se retrouvent chez beaucoup d’autres cadres qui tuent des secteurs comme celui du transport ferroviaire où la réputation légendaire des travailleurs qui se neutralisent mystiquement est évoquée. Ce secteur prometteur est à l’agonie du simple fait du manque de vision des travailleurs qui préfèrent sécuriser leur vie en détruisant celles des autres que de travailler dans l’unité pour un développement commun.

L’autre secteur en difficulté du fait des mauvais cadres est celui de l’enseignement. Dans un portrait croisé de Mr Pavou et de Chabi, la nouvelle « L’affaire Bissi » a peint une situation du système éducatif béninois qui n’a pas encore trouvé une solution adéquate jusqu’à nos jours. C’est qu’à l’époque, l’Etat laissait le soin aux communautés à la base de couver son incapacité à recruter des enseignants pour couvrir les besoins des écoles. On le sait, depuis les années 1986 où pour raison de crise économique, les institutions de Bretons Woods ont imposé la fermeture des Ecoles normales, l’école béninoise s’est installée dans une sorte de léthargie quant à la formation professionnelle de ses animateurs.

Le mépris affiché de Mr Pavou, du directeur ou du soit disant parrain de Chabi, juste parce qu’il est vacataire, ceux qu’on l’on dénomme aujourd’hui, Aspirants au métier de l’enseignement (AME) ou anciennement Enseignant Communautaire, témoigne du danger de cette ségrégation au sein du monde enseignant. Le récit fonctionne en réalité comme un plaidoyer pour le système éducatif qui, en établissant une sorte de castification à la manière des griots et des seigneurs de Francis Bebey dans Le ministre et le griot, crée une injustice sociale énorme et fragilise l’enseignant dans sa classe, devant les apprenants, l’administration et les parents d’élèves. Le parallèle établi par le narrateur et le pauvre chabi est même très écœurant : « Il manque à Chabi ce que le politique dépense en quelques secondes pour faire le CAPES » p. 97.

C’est enfin ce manque de vision des hommes politiques qui contraint, les jeunes, diplômés sans emplois, désœuvrés à embrasser des secteurs criminels comme la cybercriminalité. Shegun, certainement favorisé par sa prédestination avec Funmi en a été extrait de justesse alors que tous ses collègues ont été ramassés et jetés en prison.

 

II-            L’espace et le temps : entre liberté, complicité et condamnation

 

Le temps et l’espace ont contribué fortement à l’évolution de la trame narrative dans les nouvelles. D’abord avec Kêmi les quatre murs des deux hôpitaux sont restés infernaux où la guérison était difficile. C’est que l’espace y était clos. Lorsqu’il a été ouvert sept jours après avec la possibilité de voyager dans un village, tout est rentré dans l’ordre. Il en est de même chez Funmi où les différents déplacements, vers le Bénin, le Canada, dans cet espace grand ouvert où elle pouvait rencontrer le député Akpata comme bon lui semble, elle pouvait vivre et respirer. Mais dès que, les quatre murs de sa belle chambre sont décrits et qu’elle s’y est enfermée avec Shegun, les prédictions de son destin se sont accomplis avec un passage de vie à trépas. Kadara a fait la même expérience de liberté d’aller et venir dans un grand espace qui court du Bénin au Nigeria, et de tragédie avec cette chambre où la bougie a brulé l’enfant. L’espace a considérablement influencé le récit dans Tobi, la dame du couvent. Dès la première séance d’exorcisme les éléments naturels issus de l’espace ont affiché le signe de l’échec de la cérémonie : « S’il ne faisait pas nuit, ses magnifiques yeux eussent vu dans le lointain, la mer danser tristement. La mer toucher du doigt le sable dolent. Le sable s’enrouler dans l’abîme infini de sa peau liquide. Sa peau, des sacs de rêves interdits, sans motifs sérieux, caresser la nuit décidée à partir dans le parfum multicolore des cocotiers intouchés et témoins de son exorcisme. Partir dormir dans la nuit des cheveux éternels de la douce douleur que procurait depuis peu la pluie. » p.121. Ici tout l’espace a crié au scandale avec la manifestation de la tristesse. L’adverbe « tristement » qui accompagne dans une sorte d’allégorie la danse de la mer, renforcé par cette presque anadiplose « la mer danser…la mer toucher…le sable dolent… le sable s’enrouler… sa peau liquide, sa peau… », le sable, les cocotiers et même l’oxymore douce douleur expriment la non satisfaction de Tobi, la preuve est que le berger a dû la confier au septuagénaire devancier. Par contre quand le devancier a réussi la cérémonie de substitution de la mort à la vie, l’espace a crié aussi sa joie : « Ils reprirent le chemin. Certains insectes nocturnes voltigeaient devant eux comme pour remplacer les oiseaux dont les chants, diaboliquement merveilleux pouvaient lui donner une raison suffisante pour être coite. D’autres insectes tâchaient de s’élever et de s’enfoncer dans les espaces éthérés comme pour les rassurer que les anges venaient d’exaucer leurs prières » p. 124.

Il en est du temps comme de l’espace. La complicité est flagrante et la nuit semble le moment idéal pour guérir des maux ou pour atteindre les objectifs. Le voyage de Kèmi vers Baba Alase a eu lieu la nuit et les cérémonies propitiatoires nocturnes se sont révélées concluantes. Dans une répétition presque anaphorique, « Je rencontrai Funmi une nuit », le narrateur de la nouvelle met l’élément nuit en exergue et le tient comme le moment idéal où les destins de Shegun, et de Funmi s’accomplissent. Celle-ci n’a-t-elle pas déclaré que l’obscurité la protège ! La complicité de la nuit a révélé la négligence notoire de Kadara et de son mari. Les deux séances d’exorcisme ont eu lieu la nuit., l’un a réussi, l’autre a échoué.

L’autre élément temporel sur lequel on pourrait s’attarder, est le chiffre sept. Le temps dans presque toutes les nouvelles s’évaluent en nombre 7 : sept jours, sept nuits. En réalité, le chiffre en numérologie est significatif :  Le « 7 » est supposé porter bonheur car c'est un chiffre sacré dans de nombreuses religions. Dans la Bible, Dieu a créé le monde en sept jours. Les pèlerins musulmans tournent sept fois autour de la Kaaba, le grand cube noir de La Mecque. Et selon les hindous, le corps a sept sources d'énergie appelées les chakras. Le nombre 7 représente la maîtrise de l’esprit sur la matière et du spirituel sur le matériel. Il influence la réflexion, l’analyse et la vie intérieure.  

 

 

III-          Etude stylistique : de la prose poétisée.  

Il est très évident qu’une étude stylistique de l’œuvre serait un travail colossal vu la poéticité manifeste des textes et la personnalité même de l’auteur poète dans l’âme.  

Ce qui frappe le lecteur le long du texte, ce sont les images. Profondément originales. Puisées de la riche culture africaine. Comparaison, comme métaphore, allégorie comme métonymie, chaque page de l’ouvrage compte son lot de figure de rhétorique. On dirait que l’auteur en abuse volontiers. Dans l’incipit par exemple peut lire :

« il se mit à pleuvoir avec fracas. Avec le même fracas que la cascade, cessant sa cadence coutumière et cachant mal sa colère » Outre l’allitération à « k » des consonnes occlusives sourdes et à « s », consonne fricative sourde qui expriment la difficulté dans laquelle se trouve la narratrice, il y a ce début de d’anadiplose à fracas.

L’on peut noter cette hyperbole à : « leur nombre atteignait le million » ou la page suivante, p. 20 cette comparaison : « le lit se mit à tourner comme ces tourbillons qui font fuir les vendeuses assiégeant le carrefour de la station Légba » ou cette métaphore à la page 49 : « Ses jambes longues étaient deux traits identiques tracés par Mami Water » ou encore cette oxymore « les chants diaboliquement merveilleux » p. 124. Etc.

Mais ce qui frappe au niveau du style, c’est surtout les textes poétiques qui jalonnent les nouvelles.

 

Déjà au niveau du paratexte, la dédicace est un acrostiche à Florent COUAO-ZOTTI.

Aucune d’elle ne se termine sans lot de poèmes. Kèmi a eu recours à poème à vers libres quand, kidnappés par les deux gorilles qui l’emmenaient au village, elle pensa à la mort.  Un hymne à la mort. Funmi aussi a proposé son hymne à la mort à trois volets. Kadara a adressé sous forme de sonnet, un acrostiche à son chef hiérarchique FABIEN. Mr Pavou s’est souvenu d’un sonnet quand son récit a atteint la trahison de sa femme. Un long poème à vers libre a célébré la réussite de l’exorcisme de Tobi. Deux autres poèmes libres ont jalonné ce même texte.

 

Conclusion

Au total, Daté Atavito Barnabé-Akayi, à l’instar des grands écrivains béninois, Paul Hazoumè, Olympe Bhêly Quenum, Jean Pliya, Forent Couao-Zotti a enrichi dès son entrée la littérature béninoise d’une œuvre classique de grande facture. Ce n’est pas alors une surprise que l’œuvre soit inscrite au programme par le collège des inspecteurs du secondaire. C’est que la vision nationaliste et panafricaniste des personnages inscrit l’œuvre dans un recueil à thèse où les idées défendues se lisent aisément. C’est le cas par exemple des guérisons qui ont été opérées par des vieillards et corroborent la thèse du malien Hampaté Ba, « En Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». La diatribe contre les gouvernants est une prise de position ouverte contre cette classe politique qui fait passer l’intérêt privé avant celui public. C’est Henri Lopès qui a raison : « Nous nous jetons sur le pouvoir pour le pouvoir. L’esclave ne s’affranchit plus pour libérer de l’esclavage mais pour devenir maître d’esclaves. » Le remède proposé pour les contrer est bien le recours aux mânes des ancêtres avec des personnages comme Fassi ou Baba Kétu pour les exorciser afin de redonner à l’Afrique son éclat d’antan.  

 

 

Anicet Fyoton MEGNIGBETO

Enseignant de Lettres

Institut Français de Cotonou, 18 octobre 2023