mardi 31 mars 2015

Cartulaire Bussonnier, un regard de Inès MISSAINHOUN

Dramaturge, nouvelliste, l’inspecteur Apollinaire  Agbazahou  est auteur de plusieurs œuvres: La bataille du trôneLe gong a bégayé (Théâtres) puis Kalétas la mascarade (Nouvelle). Il revient en avril 2014 avec une nouvelle plume Cartulaire buissonnier, un recueil de poèmes où il révèle un riche art poétique.
Paru en avril 2014, Cartulaire buissonnier est un recueil de poèmes publié aux Editions Plumes Soleil par Apollinaire Agbazahou. Subdivisé en trois parties Cartulaire buissonnier emprunte une architecture senghorienne (in Chants d’Ombre):un triple visage tel la Sainte Trinité.
Le premier visage «Briques d’Hercios» comporte douze poèmes, le deuxième visage «Lucifer démasqué» est un poème ruban, le troisième visage «Vénus en proie», comme le premier, présente ses douze « proies».
Le Prix Léopold Sédar Senghor 2008, Fernando d’Almeida, a parlé de Théosophie. Le poète dans « Briques d’Hercios» s’identifie au Dieu de l’architecture, de la charpenterie, de la construction… Et tel Hercios, il expose douze étages d’une immense construction ainsi que Jésus-Christ présentant ses douze apôtres pour l’accomplissement de l’œuvre chrétienne « Je suis chrétien catholique pratiquant. (…) Je n’ai jamais envisagé ma vie sans croyance en Dieu» Apollinaire Agbazahou in Entretiens avec des écrivains béninois au programme de Daté Atavito Barnabé-Akayi (chacun des douze poèmes compte de dédicataire).
Du travail au mérite
En effet, on y retrouve ‘’Brique1’’ dédicacée à Nicéphore Dieudonné Soglo, ancien Président du Bénin (1991-1996) et actuel maire de la ville de Cotonou. Dans ce poème, Apollinaire Agbazahou rend hommage à cet homme  politique sur lequel il fonde ses espoirs « La race des gestes/impose la magnanimité/l’allure altière/révèle les goujats» P22. Pour Apollinaire Agbazahou, Soglo est un homme d’Etat, un homme politique respectable qui avait de grandes ambitions pour son pays. Ses œuvres pour ce pays ne sont pas des moindres : il a essayé de relever le Bénin de la misère ambiante qui le croupissait dans une léthargie, «L’ère Soglo fut la période la plus heureuse pour beaucoup de nos concitoyens. Les libertés fondamentales furent totalement reconquises» Apollinaire Agbazahou in Entretiens avec des écrivains béninois au programme. Mais très tôt des hommes qui se sentaient opprimés par sa gouvernance, retournent le peuple contre lui. «C’est un grand bâtisseur que les acteurs politiques n’ont pas laissé aller au bout de ses nobles ambitions pour la nation». On assiste à deux projets : à la louange, à l’éloge de l’homme politique puis on voit le poète cracher sur les détracteurs, ‘’les vautours’’ de Soglo dont les actions ont mis « à nu la porcherie/fulminant dans la gadoue/ dans une langue de fiel/ briseurs de destin »P22. Ainsi, ce poème est donc une sorte de défense du quinquennat de Nicéphore Dieudonné Soglo « La race des gestes/ révèle le  prince/ ses doigts d’orfèvre/ ont tracé/ les tracés du soleil » P21. La datation le suggère aisément (avril 1996) : au lendemain de la passation de pouvoir de Soglo à Mathieu Kérekou.
‘’Brique2’’ dédiée au jeune poète révolutionnaire Daté Atavito Barnabé-Akayi en qui Agbazahou expose toute son admiration, son estime. Barnabé-Akayi fait désormais partie de la veine des grands écrivains dont la plume et l’œuvre s’imposent dans la littérature béninoise, puis africaine. ‘’Brique2’’ est comme une hymne dans laquelle Agbazahou salue et célèbre l’œuvre de Daté Atavito Barnabé-Akayi « comme une pluie fine et  plus mouillante/ humblement comme la nuit qui s’éteint devant le jour/ modestement comme la fourmi mise sur la trompe du ciel/ les rayons de la gloire ont irradié la frêle lueur vacillante/ badine» P23. Il expose ici, les valeurs qu’incarne l’homme: dynamisme, respect, savoir, audace…«le cocorico s’impose/la coqueluche des muses/fascine séduit/suscite admiration arrachant respect et vénération/un costume de l’anonymat/révèle la grandeur de l’âme»P24.En effet, la littérature béninoise, en dehors de ses publications personnelles dans divers genres, lui doit beaucoup d’œuvres collectives Obama et nous, Même l’amour saigne puis Anxiolytique « source d’inspiration des œuvres hautes/rayon de mille éclats/simplement humblement, modestement» P24. L’œuvre créatrice de Barnabé-Akayi n’a accidentellement débuté qu’en 2010 ! N’est-ce pas là un grand de la fascination?
Briques 3 et 4 n’ont pas échappé aux dédicaces. La ‘’Brique3’’, Mahougnon Kakpo, spécialiste de la littérature orale sacrée, en est le bénéficiaire. Déjà par la récurrence du champ lexical de la tradition (‘’trésors antiques’’, ‘’limons passés’’, ‘’mânes des ancêtres’’, ‘’aïeux’’, ‘’adeptes’’, ‘’gris-gris’’, ‘’voduns’’, ‘’fa’’, ‘’fadus’’, ‘’Sisyphe’’, ‘’lointain antique’’); le jeune poète le présente comme garant de la tradition africaine riche de valeurs. Ici, Mahougnon Kakpo est tel un transmetteur de «flambeau», qui renouvelle et redonne vie à la tradition africaine : «le tapis l’univers a faim et soif/gris-gris, voduns, fa et fadus/sont logistique nécessaire à sa beauté (…) le flambeau éclaire le sentier/le berger conduit le troupeau/pâturages de l’identité distinguée». Ces nombreuses recherches sur la poétique de la littérature orale sacrée en Afrique en témoignent (« Le fa comme vecteur de savoirs littéraires » ; « Trupen-medji dit lelo: sémiologie de la sorcellerie à travers le fa» ; Introduction à une poétique du fa; Les épouses du fa: récits de la parole sacrée du Bénin).
Guy Ossito Midiohouan, Professeur de littératures africaines francophones au Département de Lettres Modernes, est élevé au rang de «légende» dans ‘’Brique4’’. Ainsi, la fréquence anaphorique (7 fois) «La légende se légende/le mystère se conserve» dans ce poème montre la grandeur, l’immensité et la force de Guy Ossito Midiohouan. Enfin, ‘’Brique 4’’ fonctionne  comme une ballade, mais ‘’une ballade africaine’’. Et davantage les nombreuses hyperboles (‘’a gagné le temple avec lot d’extravagances’’, ‘’broie tout sur son passage’’, ‘’déteint sur tout’’, ‘’titan détenteur’’, ‘’cœur aux archipels des générosités’’), les fréquentes comparaisons avec Prométhée, dieu de la mythologie grecque et les vocables «Dieu» et «REVELATION» consacrent ce texte en épopée.
 Une poésie, empreinte de la société
Dans ‘’Brique8’’ Agbazahou expose les réalités relatives à sa fonction: le châtiment corporel en milieu scolaire. En effet, l’inspecteur poète s’insurge contre la proscription de cette mesure punitive et prône le bâton comme stimulant au travail «le bâton, la carotte, le conseil/trilogie faiseuse de soleil/tue les germes de l’arrogance/la stratégie d’ensevelissement de l’insolence/du redressement exige vigilance/(…) père fouettard n’est pas perfidie/progéniture ringarde/mérite le régal des punitions chaudes (…) ingrat, l’enfant qui à la fin/ne célèbre pas le bâton» pp 37-38. On y découvre alors un homme nostalgique de la tradition, qui n’est point sorti de la thématique habituelle dans ses pièces de théâtre. Le «bâton» dans ce poème est une mesure ancestrale.
«Lucifer démasqué» est un long texte que le poète élabore en versets. Il y pose des problèmes de la jeunesse et accorde une attention particulière à la couche des vulnérables, des marginalisés un peu comme le fait si bien le prix Ahmadou kourouma 2010 Florent Couao-Zotti dans son œuvre (Notre pain de chaque nuitPoulet bicyclette et cie …) A travers un champ lexical religieux (oraisons, lucifers, Dieu, saint, immaculé obscurité, croyances, bougie, christ, Golgotha, cendres…), le poète sensibilise, moralise et défend la jeunesse, les enfants marginalisés dénudés de toute attention, des enfants qui séjournent dans la misère, la souffrance, livrés à eux mêmes «poussin sans mère–poule, livré aux avatars de /l’existence souffrant du chaud/et du froid d’une âme égale/héros bravant intempéries et vicissitudes» p63. Or Habib disait déjà « Give them your hand» dans son album Dis-moi quand. Apollinaire Agbazahou réitère cette demande dans « Lucifer démasqué».
Agbazahou et l’amour
«Venus en proie » offre des poèmes qui parlent  essentiellement d’amour, or qui dit amour dit nécessairement femme. Comme tout véritable poète d’ailleurs, Apollinaire  Agbazahou ne dérobe pas à la tradition. Atteint par la flèche de cupidon il se remémore ses amours avec ses venus. De « Proie1» à «Proie12» la thématique est la même: amour; amours perdues «je suis le cœur percé/de tendres succès perdus/soleil de mon être confus» p84; les souvenirs d’un amour« nous étions flamboyants de jouvence/nous avons joué à cache-cache/au crépuscule des temps »p85; cœur meurtri « et ces mots durs/à la dureté de/l’aridité du désert/que tu décroches/pour dire le ras-le bol/me flagellent l’âme/comme un fouet »; la joie d’aimer, la beauté de la bien-aimée y sont présentes.
Une écriture modernisée
« Il venait de livrer  le secret du soleil et voulut écrire le poème de sa vie », Tchicaya U Tam’si, Feu de brousse in Lire cinq poètes béninois, Daté Atavito  Barnabé-Akayi.
Dans Cartulaire buissonnier, nous assistons à la rareté des signes de ponctuation; chose déjà observée chez les surréalistes. La forme des poèmes de Cartulaire buissonnier est particulièrement différente. On peut remarquer que certains poèmes ne respectent pas les normes de la grammaire française et de la versification. Le poète moderne qu’est Apollinaire Agbazahou a balayé du revers de la main ces règles qui enferment les poètes dans les «fers». Désormais la poésie se veut libérée et libératrice. Cette poésie trouve ses racines dans la sensibilité, les émotions  d’Agbazahou. « La poésie d’Apollinaire Agbazahou est enduite d’une huile produite par des huîtres de vers qu’on ne peut déguster sans enlever la coquille rugueuse qui laisse présumer des constructions hermétiques »p13 Daté Atavito Barnabé-Akayi in Préface Cartulaire buissonnier. Il ressort de ces textes une poésie allégorique dont la particularité du langage réside dans la forme ses poèmes: ‘’Proie1’’ déjà connue dans la troisième vitrine «Soleil de mes ténèbres» in Anxiolytique, Barnabé-Akayi (qui renvoie aux Calligrammes de Guillaume Apollinaire).  A travers ces poèmes Agbazahou nous plonge au cœur du lyrisme où polyphonie et euphorie sont au paroxysme. « Lire Apollinaire Agbazahou, lire Cartulaire buissonnier, c’est recourir à des mots que « rhizome » le sacré au plus près d’un consentement du monde, d’un approfondissement de soi» Fernando d’Almeida  in Postface à Cartulaire buissonnier.
Inès MISSAINHOUN

jeudi 26 mars 2015

Les mamelles du Soleil de Jean-Claude Kuika



Les mamelles du Soleil: anthropomorphisme jouant sur l'isotopie et 
l'isosémie de l'Afrique, se révèle être une véritable allégorie
 dénonciatrice des maux qui minent ce Continent si laiteux qu'il se laisse 
traire par tout venant.
    

                                                 Anicet Fyoton MEGNIGBETO

Bientôt l'analyse critique complète intitulée;

Les mammelles du Soleil de 

Jean-Claude Kuika ou la reptation 

malheureuse de l'Afrique.

mercredi 18 mars 2015

Omon-mi (mon enfant) d’Ousmane Aledji: l'humanisme peut-il être l'apanage d'une culture?





Le nom Ousmane Aledji sonne au Bénin, particulièrement théâtre. Le doute est levé tout de suite, car, acteurs de la chose littéraire, dramaturges, spectateurs, téléspectateurs et auditeurs reçoivent ce nom comme un nom de la même famille que le théâtre. Son ascension récente à la tête de la structure faîtière du théâtre béninois  (FITHEB) en est une grande illustration. Mais depuis 2002 où il a servi Cadavre mon bel amant aux éditions NDZE, le silence au niveau de ses publications est resté plus qu’assourdissant. Un silence mal ruminé par ses lecteurs qui peuvent désormais se réjouir de Omon-mi (Mon enfant), co-édité par les éditions Plumes Soleil et Artistik Editions. De quoi est-il question ?


Omon-mi (Mon enfant) restera une pièce de théâtre unique. Les théâtrologues classeront difficilement la pièce dans une catégorie précise. Toujours est-il que cette pièce de 100 pages sort des sentiers battus et bat en brèche plusieurs règles du théâtre, à commencer par celle des trois unités, action, temps et lieu.

L’ACTION
La pièce raconte une histoire prise en elle-même pour banale notamment dans certaines contrées africaines. Un enfant qui naît enroulé dans du placenta. Sacrilège. Sacrilège pour une tradition puriste respectueuse des lois de la nature qui n’accepte aucun enfant qui ne sort des entrailles de sa mère indemne, la tête en premier. Sacrilège pour une tradition fidèle à ses principes, rejetant toutes modifications, toute autre manière de venir au monde considérée tout de suite comme une anomalie. Sacrilège donc qui mérite une punition adéquate. Le refus d’existence. La mise à mort. Arraché donc à sa mère pour ce crime d’anomalie de  sortie, l’enfant sera condamné à être enterré vivant par des adultes commis à la tâche. Malgré la crise de conscience de l’un d’entre eux, les protestations de la mère rebelle pour avoir déjà mal ingurgité le malheureux et mortel sort qu’on a fait subir à son autre enfant Albinos, le Dah, chef de la communauté et ses conseillers n’ont pris autre décision que celle indiquée par la coutume, même au détriment de l’une des pratiques de cette dernière qui aurait permis de consulter l’avis des ancêtres. Une folie maternelle logique coiffe tout.

LE TEMPS
Même si l’on pourrait difficilement rejeter les vingt-quatre heures d’action, le temps dans cette pièce n’est pas linéaire. Il suit un rythme anachronique. La scène s’ouvre sur un environnement nocturne, remonte aux actions de la journée, la naissance, le baptême, le conseil des sages, l’enlèvement, l’horrible inhumation,   pour revenir à la même nuit et indiquer le cynisme de ces thaumaturges qui se saoulent après avoir commis l’innommable. En dents de scie donc, le temps de cette pièce reste bien collé à son temps historique, celle d’un monde qui malgré son ouverture sur la modernité reste bien attachée à des pratiques qui s’endurcissent, et persistent. Mais la concentration du temps aussi en vingt-quatre heure, cette accumulation en un temps si réduit pourrait traduire cet enfer, cet engrenage que la tradition fait subir aux parents qui ont le malheur de voir leurs enfants naître avec des normes autres que celles dictées par la société ;  comme si les parents pouvaient décider de la manière dont leurs enfants allait naître. Ce temps d’enfer est comparable à La parenthèse de sang évoqué par le célèbre dramaturge Sony labou Tansy.

LE LIEU
Les lieux de la pièce sont loin de respecter la règle de l’unité. Le dramaturge lui-même précise les divers lieux.  De la forêt où l’enfant a été enterré à la boite Nelson bar, l’espace dans cette pièce est bien ouvert et multiple. A la naissance, l’enfant a reçu un baptême conséquent chez ses parents qui ont reçu des visites. Il a été ensuite volé donc a pu quitter chez ses parents pour être transporté par ses ravisseurs dans la forêt. Il a ensuite quitté l’espace terrestre pour celui souterrain, puisqu’il a subi une inhumation indescriptible. Mais avant tout ceci, il a fallu que le Conseil siège pour décider de son sort. Ainsi, si le temps peut être comparé à un engrenage, il n’en est pas de même pour le lieu, ouvert  pour des mouvements multiples. Mais toujours est-il que ces mouvements, loin d’être à l’avantage du personnage principal qu’est la mère et de son enfant, sont à leurs dépens. 
L’action, le temps et le lieu forment donc un cercle tragique comme celui des tropiques d’Alioun Fantouré pour mieux assommer, pas politiquement mais socialement l’individu.
Mais on prendrait mal la pièce si, avec le temps, l’action et le lieu on déduit sans autres formes de procès qu’Ousmane Alédji reste dans la même logique que Florent Couao-Zotti par exemple dans la nouvelle parue dans le recueil Poulet bicyclette et cie et intitulée « L’enfant sorcier », où le nouvelliste sauve l’enfant des griffes de ses bourreaux, traitant la pratique de barbares.  Ce serait mal lire la pièce d’Alédji. En réalité, le dramaturge sort de ce sentier battu et propose à ces lecteurs une autre approche de ces critiques occidentales toutes formulées dans le seul but d’indexer la seule Afrique comme couvant des pratiques barbares. L’horreur indexé  est-il uniquement imputable à une seule région du monde ?

OMON-MI, UNE PIÈCE A THÈSE
La rébellion de la mère et sa folie sont loin d’orienter le lecteur vers une position dénonciatrice des pratiques ritualistes. En réalité, le lecteur est progressivement orienté  sur une analyse de la situation autre qu’une condamnation béate. On sait que l’une des raisons évoquées par le colon pour envahir le continent africain dans le but unique de s’emparer de ses richesses est l’évocation de ces pratiques qui le confondent aux grands singes de la forêt équatoriale. Claude Lévis Strauss, Gobineau… dans leurs rapports de voyage peignaient le Noir en noir. Il fallait insister sur la barbarie pour montrer la nécessité de nous apporter la Lumière, prétexte à une colonisation sauvage. Est donc barbare, toute pratique culturelle venant de ces gens noirs, si noir que l’on pourrait se demander si Dieu si bon peut mettre une âme dans un corps si noir (Montesquieu).   Les premiers écrivains africains tel que Paul Hazoumè à travers Le pacte de sang ont donc servi de relai à théories colonialistes qui confortent la domination coloniale. Même jusqu’à ce jour, il est clair dans l’entendement humain, que quand on évoque la barbarie, l’on pense d’abord au continent africain. En témoigne plusieurs ouvrages et films condamnant l’Afrique.
Mais Alédji ici, prend tout le monde à court. Loin de se contenter de condamner le fait, il ouvre sa pièce sur une série de questionnements. Le lecteur est promené un peu partout dans presque toutes les grandes capitales du monde où des pratiques identiques ou pires sont monnaie courante.
«  Dans les hôpitaux d’Acapulco, de New York, d’Abidjan, de Londres ou de Paris les mieux équipés du monde, on se débarrasse des enfants sorciers, par centaines.
Dans certaines régions de la Chine, les fœtus féminins sont traités comme des ennemis de la République. Ailleurs, des laboratoires souterrains se battent autour des cellules souches pour cloner 42 fœtus en une heure. » p. 91-92.
Sous d’autres noms plus civilisés donc, les mêmes pratiques se déroulent, officiellement avec une législation appropriée. Mais pourquoi accepter et financer les avortements, pourquoi autoriser l’euthanasie, pourquoi cloner des fœtus et s’en prendre dans le même temps aux africains qui sélectionnent leurs nouveaux nés ?Même si Aledji n’approuve aucune des pratiques, il s’interroge quand même sur le droit qu’ont les uns de s’en prendre aux autres  alors que dans le même temps ilsont les mêmes cultures meurtrières ?
On comprend ainsi aisément cette série de questions posée par l’auteur :
« Faut-il au nom d’un humanisme bienveillant, de la correction, de la morale et de l’éthique, laisser naître et grandir un enfant que l’on sait différent, déficient handicapé ?
Nous sommes-nous entendus sur des exécutions excusables d’enfants ?
L’humain a-t-il le droit de s’arroger le pouvoir de vie de mort sur son semblable ?
Y a-t-il une culture plus humaine, plus humaniste, plus civilisatrice qu’une autre ? » p. 91
Cette série de questions déterminent la neutralité que voudrait afficher Aledji, une neutralité en réalité convertible en thèse respectueuse des pratiques de chaque culture.

UNE ÉCRITURE INNOVANTE
Cette sortie des sentiers battus ne se limite pas uniquement à la thématique. L’écriture restera aussi innovante avec un découpage en 14 scènes sans actes. Le lecteur découvre aussi des répliques ordinaires similaires à celles que l’on pourrait découvrir dans un récit romanesque. Une attribution de parole dans un dialogue théâtrale extraordinaire où le ne voit pas écrire le nom des personnages mais où l’on découvre juste des tirets de dialogue. L’on note aussi la présence de personnages comme Le narrateur qui raconte effectivement les faits et la présence de scènes avec pour seul contenu une didascalie.L’on pourrait cependant déplorer la présence abondante de didascalies surtout au  niveau des débuts de scènes. Un constat qui s’éloigne du nouveau théâtre qui se veut respectueux du metteur en scène, libre dans ses retouches et orientations de la pièce.
Au total, Aledji renoue avec les publications, avec une grande innovation et enchante la dramaturgie béninoise avec une orientation pertinente d’un sujet sociologiquement capital : omon (enfant).

Anicet Fyoton MEGNIGBETO

mercredi 21 août 2013

Maboa (Obama et nous Sous la cordination de BARNABE-AKAYI)



De Anicet Fyoton MEGNIGBETO

De chaudes larmes filaient encore de ses yeux et circulaient sur sa joue.  Son corps fluet, supportait à peine le climat aride de ce milieu d’où il venait de se réveiller hagard. L’entourage, des barbelés de fer,  lui parait suspect, car à peine se souvient-il encore de ce pourquoi il se retrouvait là. Des réminiscences vagues lui traversaient l’esprit. Mais rien. Toujours rien. Cet état dubitatif de mi conscient mi endormi lui chauffait encore plus les nerfs. Il s’essuya le visage, voulut adopter une posture normale, mais ce que réclamait le corps était plus profond que le sérieux que la raison lui réclamait. Il se laissa donc aller et retomba douillet sur ce canapé qui lui servait de lit.
Mais où donc puis-je me retrouver ? se demandait-il. Qu’est-ce donc a pu se passer pour que je puisse me trouver dans un univers pareil ? Mes parents ! Oui, mes parents, mon père, ma mère, ma bombe de fiancée ! où sont-ils tous pour m’abandonner dans cet état ? Ma fiancée !  
Maboa surgit brusquement et sortit de ces rêveries quand la petite porte qui servait d’entrée à ce lieu s’ouvrit. Deux gardes entrèrent armés jusqu’aux dents, lui mirent, à une vitesse lumière, des menottes aux mains et aux pieds puis le placèrent sur le chemin  de la sortie. Cette violence réveilla rapidement Maboa qui commençait à retrouver son esprit.
Il se souvient. Un mois plutôt, il était encore chez lui. Oui, installé chez lui dans ce village d’Assiangbomè, où après ses études d’agronomie, il est retourné expérimenter les théories apprises dans ce département de la FSA à Abomey-Calavi. Brillant étudiant, Il se rappelle, que loin de tous ses camarades, il était toujours le premier de sa promotion. Evidemment, le département excellait dans les cours théoriques et la pratique n’était pas du tout une priorité. En manque de matériels adéquats, le laboratoire était aussi chétif que vide. Les étudiants maitrisaient donc toutes les notions élaborées par les grands agronomes depuis l’antiquité, mais à la fin, le moindre cycle était difficilement maitrisable car, il suffit qu’il pleuve un jour sans que cela ne soit prévu par la théorie pour que la panique s’installe. 
Pourtant, Maboa, se retrouvait très bien dans cette ferme d’Assiangbomè. Une grande ferme où il faisait autant l’élevage que l’agriculture. Très jeune, sorti fraîchement de l’université, il ne tarda pas à faire ravage dans ce petit village. Les jeunes filles, fatiguées de toujours avoir à choisir parmi ces vieux paysans sans ambitions, la plupart polygames avant la naissance, trouvèrent l’occasion de manifester leur revanche. Elles tournèrent toutes autour de l’agronome. Celui-ci, adepte de la théorie d’une vie chaste, avait passé tout son temps sur le campus à ne s’intéresser qu’à ses études. Les jeunes filles et lui vivaient dans deux mondes différents. Quand, grâce à sa brillance, l’une d’elle tentait de s’approcher, c’est comme s’il flairait de loin son odeur : il disparait du secteur. Les seuls endroits qu’il fréquentait réellement étaient la Bibliothèque de l’université et  le centre culturel français. Deux endroits que certaines étudiantes, délibérément ou par inconscience,  ont en adversité. La réussite n’étant pas du tout un problème. Il suffit de taper à la bonne porte et à l’heure indiquée pour avoir sa réussite assurée.
Donc, Maboa, les fuyait toutes jusqu’au moment où, vers la fin de ses études, il en eut une qui lui plut. Mais sa réputation a fait qu’il n’a pas eu la technique nécessaire pour l’aborder, et réussir à la convaincre. Il savait lui,  convaincre les enseignants à travers ses productions, mais les jeunes filles, il n’en a pas l’habitude, il n’y arrivait pas.
A Assiangbomè, ce problème ne se posa pas du tout, puisqu’il ne s’agissait pas pour lui de convaincre. La matière est là disponible et il n’a même pas d’effort à faire. Les jeunes filles défilaient tellement que, et les anciens, et les jeunes paniquèrent. De nombreux conseils de village se tinrent. Maboa risque de leur ravir la vedette et leur priver de toutes leurs femmes. Le village risque même de ne plus avoir de descendance car Maboa seul s’accaparerait d’elles toutes.
Cependant, Maboa n’était pas du tout de ce genre. Défilé, il y en avait certes, mais dans son cœur, il y en avait qu’une seule qui pouvait le faire vibrer. Une seule qui, à ses yeux représentait la bonne compagnie dans cet endroit oublié de la terre, où seuls on a pour compagnie, les herbes et les animaux.
La jeune et sulfureuse Kossiwa aux derrière généreuse, était le souffre –douleur de Maboa et dès qu’il l’a su, il mit fin, non sans mal au défilé. Les autres jeunes filles arguant que c’est à travers le Gbotémi qu’elle a pu gagner le cœur de l’agronome, s’y mirent également et Maboa se retrouva pendant au moins un mois au lit, couché chez le guérisseur. Celui-ci, heureusement pour lui, était le géniteur de Kossiwa.
A sa guérison, tout a été mis en œuvre et les parents se sont mis d’accord pour célébrer le mariage. Maboa, faisait régulièrement des cadeaux à sa future belle famille.
Revenant de la ville où il allait de temps en temps pour faire ses provisions, il acheta une radio. Oui, une petite radio, car il y a longtemps qu’aucune information de son pays, ni du monde n’est parvenu à ses oreilles. Une radio qui marche avec des piles car il est normal que dans ce trou, il ne pouvait l’alimenter avec du courant électrique. Il acheta ainsi un carton de piles car il ne voulait pas être en rupture avant le prochain tour en ville.
Rentré tout content et tout fier de cette acquisition- il sera le seul du village à détenir un outil moderne-, il fit fête avec sa fiancée par qui il envoya une bonne partie de sa provision à sa belle famille : Sardine, tomate en boîte, biscuit, corned-beef… toutes ces nourritures, only for dog importées et qui font la joie des villageois qui en raffolent jusque parce qu’ils changeaient de nourriture mais aussi et surtout parce que, quand on mange ces mets, on ne ressemble plus au Blanc, on en devient un à part entière.
Il alluma sa radio. Mais il a du mal a capté les chaînes. Il dut se déplacer un peu. Le village était montagneux et son expérience lui dicte cette solution. Il alla donc s’installer sur l’une des plus grandes montagnes du village situé dans le quartier Sodji. Là, nettement il réussit à avoir l’ORTB, et même sur la bande SW Radio France Internationale, RFI, réputé pour l’actualité mondiale.
Quelle n’a pas été sa stupeur, sa grande joie, sa grande surprise, son euphorie quand, sur RFI, il apprit que le pays le plus puissant dont il a toujours entendu parler, le pays issu de l’immigration des Blancs européens, le plus grand pays esclavagiste du monde, le pays où ses ancêtres ont souffert dans les plantations de canne à sucre à cause de leur peau, le pays qui a fait la guerre de sécession, le pays qui a assassiné Martin Luther King, a osé élire un Noir comme Président de la République. Le monde tremblait à ses pieds. Il ne voulut rien en croire. Il éteint la radio. Mais la rallume l’instant d’après afin que, de ses oreilles grandement ouvertes cette fois-ci, il puisse l’entendre. Il changea même RFI, parce que selon lui, ces français, il leur arrivait de dire quelques contre-vérités sur leur chaîne, quitte à provoquer des remous dans la population et opérer des démentis après. Il  voulut capter l’ORTB, mais puisque c’était un peu difficile, il tomba miraculeusement sur la BBC. Il a encore quelques réminiscences de l’Anglais appris au collège et à l’Université et les Etats-Unis parlent Anglais. Là, c’était clair, le 44ème  président des Etats-Unis était un Noir, de père Kenyan.
Pour lui, c’était la plus grande fête, non plus parce qu’il a fait des emplettes, mais parce que, désormais, tout était possible dans ce monde. Un Noir à la maison blanche. Là l’espoir est permis. Pensait-il.
Un grand projet commença à se dessiner dans sa tête. Il pensa que lui, grand agronome, major de sa promotion, ne méritait plus de rester dans ce trou. Il en est même arrivé à se demander, comment il a pu se retrouver dans un coin pareil, alors que de belles choses pouvaient se passer ailleurs et que l’avenir serait radieux loin de chez lui. Obama Président, c’est le paradis noir. Aucun Noir ne subirait plus aucune humiliation comme autant de Rose Parks. Plus aucun Blanc n’osera lever la main sur un Noir. Le Noir est libre, il est président. Et si un Kenyan a pu s’immigrer pour aller jusque là-bas dans le pays de l’oncle Sam, pourquoi pas lui. Pourquoi lui, ou bien les fils qu’il aurait là-bas ne deviendrait-il pas gouverneur d’un Etat où Président avec pour siège la Maison Blanche.
Oui, c’est décidé, quel que soit ce que cela puisse coûter, il faut qu’il aille aux Etats-Unis. Il a beaucoup d’amis qui n’ont même pas fini les études avant de partir en Occident. Il demanderait conseil. Obama est président et il n’avait plus besoin de visas. Il faut être con encore à l’ère d’Obama pour chercher à avoir un papier pour passer les frontières. Qui est ce Blanc qui pourrait l’arrêter ? Il avait juste à lui dire que désormais, le pays est à eux. Qu’un Noir ne peut pas siéger à Washington, et les laisser eux, les hommes de la même couleur que lui dans cet état. Il faut être inintelligent pour chercher même à jouer à ce jeu bizarre qu’ils appellent Loterie visas Amérique. Lui ? Non. Rien de tout cela. L’important c’est de se pointer aux frontières et plus personne n’osera le déranger.
Il apprit qu’il fallait négocier un passeur. Traverser l’Atlantique par pirogue, faire au moins un mois, vivre difficilement pendant ce séjour avant de se retrouver au Mexique ou à Guantanamo au Cuba. Il se foutait pas mal de ceux qui tentaient de l’en dissuader, parce que lui sait que s’il fallait même traverser l’Atlantique à la nage, il le ferait. Que personne ne le trompe en évoquant Guantanamo car, avec Obama, plus personne ne se retrouvera dans cette région qui abrite un grand centre pénitencier. Obama, c’est ce qu’il a appris à la radio, a promis fermer ce centre. Et puis, qui veut-on tromper ? Fidèle Castro n’est plus au pouvoir. Cuba, c’est un passage garanti. Et puis les Mexicains ? ils ne peuvent pas lui faire peur, eux non plus. Il connait leur histoire. Il sait que quand on feint de rentrer dans leur réseau de narco trafiquants, on peut tout. Les moyens pour y arriver importent peu. L’essentiel est de se retrouver sur le territoire des Etats-Unis
Donc, tout a été ficelé pour que le départ soit pris pour  trois heures, une nuit à la plage de Togbin. Togbin tout simplement parce qu’à Cotonou, à Ouidah ou à Grand-Popo, les regards seraient trop braqués sur eux. Il informa sa fiancée d’un imminent voyage. Un voyage dont il ne donne pas de précisions. Il lui promit de venir la chercher. Ils partiraient loin de ce village où ils vivraient très heureux avec une famille nombreuse.
Il prit sur lui tout l’arsenal indiqué. De grosses couvertures pour se protéger du froid, de la nourriture et pas n’importe laquelle. Du lio, du abla, du akandji, du klèklè, … enfin,  tous ces mets que les rois d’Abomey avaient sur eux quand ils allaient à la guerre, parce que difficilement périssables. Un bidon d’eau qu’il fallait gérer rationnellement, parce que contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas pire produit rare sur la mer que l’eau potable.
Aucune de ces conditions ne lui disait rien, on lui a raconté, l’histoire de Ceuta et de Meula, et il sait qu’il est astreint à de grands risques. Mais pour une Amérique libérée de toutes ces histoires du genre racisme, tous les risques  valaient la peine d’être pris. Il est suffisamment fort pour affronter victorieusement tout cela. Ceux qui réussissent n’ont pas deux têtes. Lui, ce n’est pas n’ importe qui. Lui c’est Maboa. Le Fils de son père, major de sa promotion, fiancé de la sirène du village. Lui, oui, lui c’est le futur gouverneur de l’Etat de la Nouvelle-Orléans où il poserait ses bagages. C’est le géniteur du futur président des Etats-Unis. Rien ne peut lui faire peur.
Les gardes ouvrirent une grande porte à double battant après environ un kilomètre de marche difficile. Ces deux mains et ces pieds lui faisaient énormément mal. Les larmes qui inondaient son visage ont cédé place à de grosses sueurs qui coulaient de partout sur son corps.
On le fit asseoir dans une grande salle devant un grand monsieur en toge noir. Il comprit que celui-là ne pouvait être qu’un homme de droit. On l’interrogea, sur son identité qu’il déclina, non sans mal, car sa souffrance décuplait au fur et à mesure qu’il constatait les menottes le serraient et les gardes ne le laissaient pas des yeux une seconde. Toute idée d’évasion était impossible. Il n’en aurait même pas la force physique. L’homme en toge noir, l’informa des causes de son arrestation. Deux jours avant, il y avait eu un attentat à la voiture piégée. La CIA et le FBI, ont mené des enquêtes rapidement et puisque, lui Maboa était dans leur fichier, ils n’ont pas hésité à le prendre.
Maboa n’en revient pas ses oreilles. Comment lui qui est venu dans ce pays d’Obama, ce pays si libre, pouvait se retrouver dans une affaire si sale ? Il tenta de démonter qu’il ne pouvait pas  s’agir de lui, parce que lui, était sur le territoire que depuis deux jours. On lui apprit qu’il s’agit bien de lui, parce que, l’attentat est toujours commis par des musulmans et puisqu’il en était un, il n’y a aucun doute que ce soit lui. Il ne peut pas porter le nom d’Hussein et dire qu’il n’est pas musulman. Pire, il est Noir, comment ne pas arrêter un Noir pour un attentat alors qu’eux tous ont le même visage. De toute façon, la CIA et le FBI, sont formels, c’est sa photo qui est dans leur fichier.
Maboa se dit surtout qu’il y a un malentendu. Mais toutes ces tentatives pour démontrer le contraire firent vaines. Il reçut un violent coup de pieds à ses tendons. Il s’est souvenu qu’au fait, Obama est président et que maintenant il peut tout faire du moins tout dire.
Il s’en prit donc aux Blancs. Leur démontra qu’ils sont racistes. Mais que depuis le docteur Dubois, en passant par Martin Luther King, Rosa Park, Malcom X, Le pasteur Jessy Jackson… de nombreuses luttes ont été menées et que maintenant Obama est président. Que rien de tout ce qu’ils feraient n’aboutirait parce que bientôt Obama lui-même viendrait le sortir de cette prison.
Un autre violent coup de pieds atteint sa jambe droite.
Cette douleur lui rappela encore cette traversée de l’Atlantique. De l’enfer. Il fallait, affronter plusieurs facteurs à la fois. La mer avec ses crises de colère, les passeurs qui se révèlent très escrocs-il fallait à sa demande lui donner de l’argent quand il en a envie puisque c’est lui le roi et que tous se retrouveraient au fond de la mer, voisins des grands poissons s’ils n’obtempéraient pas- ces Shebabs somaliens qui, au lieu de se contenter des grands bateaux pétroliers dans leur Océan Indien, viennent s’associer au Boko Harm afin de semer la terreur jusque dans l’Océan Atlantique ; la faim, la soif, le soif qu’il dut affronter pendant ce trajet, et cette peur permanent d’être arrêté par les gardes côtes d’un pays. Il a du affronter tout ceci, mettre les pieds enfin dans son pays de rêve, dans l’Etat de la Nouvelle-Orléans où il comptait amener sa fiancée et former une grande famille.
L’homme en toge noir, un Blanc, bien-sûr, n’a pas su supporter ces injures à son encontre. Obama est président, certes, mais le pays n’est pas au Noir. Des Blancs sont encore dans le pays et très puissants. Qu’aucune illusion ne traverse l’esprit des Noirs. Aussi longtemps que les Blancs existeraient dans ce pays, aucun Noir n’aura les coudées franches pour gouverner. C’est pourquoi les Républicains lui mettraient toujours les bâtons dans les roues.
Maboa fut immédiatement condamné dans ce tribunal, avec ce simulacre de procès parce qu’il n’y avait même pas d’avocat. Pour ne même pas le laisser souiller le sol des Etats-Unis et puisqu’il affirme ne pas l’homme qu’ils recherchaient, il a été programmé dans un vol  charter pour  retourner d’où il venait.
Dans l’avion retour, Maboa continuait d’être étonné. Comment peut-on  traiter ainsi dans un pays où un Noir est président ? Les Noirs l’ont pourtant élu à 90%. C’est ingrat de sa part.
On m’a renvoyé des Etats-Unis. Et pourtant Obama est Président.  Il ruminait encore sa déception quand enfin il parvint difficilement à rejoindre son village. Il apprit qu’il y a une grande manifestation inhabituelle dans le village.
Sa fiancée, convaincue qu’il ne retournerait plus, avait dit oui au jeune Instituteur qui venait de s’installer dans le village. 

mercredi 16 janvier 2013



Onomatopée d’un monde aux abois

Armand Adjagbo, sans être Issifou Dramani, récidive. Et ses mots pour corriger les maux, le confirment dans ce choix fait de rester à l’écoute du peuple et avec lui. Slamodrome, mieux que Délices D’épices, installe l’auteur, dans ce genre poétique qu’il est en train d’adopter définitivement, en témoigne l’absence, dans cette présente édition d’une deuxième partie consacrée à quelques textes poétiques écrits de façon éparse dans le premier ouvrage.  S’il a donc semblé avoir tergiversé dans son premier ouvrage, le slameur, sait désormais où il va. Dans les pas de Marc Kelly Smith, il opère très lentement mais assurément des pas de géant dans ce monde d’audacieux, soucieux du bien- être de leurs concitoyens et capables de dénoncer, au prix de leur vie les écueils qui entravent l’épanouissement juvénile, que dis-je, humain.
Ayant lu La Fontaine et l’histoire littéraire du XVIIème siècle français, le poète sait avant tout, dire haut les anicroches politiques sans les nommer.  Hugolien et Césairien endurci, Armand Adjagbo, s’attaque ici tout sans la moindre retenue. De la politique à la religion, en passant par le social et le lyrique, rien n’aura été laissé aux oubliettes.
Par ailleurs, si les lecteurs pouvaient faire un reproche à Délices d’épices, c’est bien qu’il s’est contenté de l’actualité nationale. Mais cette fois-ci, ils sont comblés avec une incursion dans cet univers international enclin à des dérives énormes, hégémoniques, politiques et religieuses.
Mais avant d’évoquer cette envergure imprimée à l’ouvrage, une mise au point de ma part me semble indispensable.
Armand Adjagbo sait, en effet, que sur cette question des révolutions arabes, nos points de vue ne concordent pas. Fan du XVIII ème siècle français, je sais surtout qu'un peuple bâillonné est avant tout, un peuple qui se meurt lentement et que, même avec la plus grande richesse, un homme qui manque de liberté d'action et d'expression ne saurait être heureux. Et ce n'est pas parce que j'écris cette préface depuis Tunis, berceau de ce printemps arabe, que je me conforte davantage dans cette logique. Je crois avant tout que l'homme, n'est rien d'autre que sa liberté.
Que le slameur veuille que je lui écrive une préface à une œuvre où, (ou) vertement, il s'en prend à l'Occident pour avoir soutenu les peuples arabes dans leur printemps c’est, ce me semble, un piège tendu,  dans lequel je ne tomberai pas ; non pas par une fuite en avant mais surtout parce que les  arguments développés ne manquent pas de pertinence.
Le monde, en effet, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et la chute du mur de Berlin marquant le terme de la guerre froide où Soviétiques et Américains s’affrontaient par États interposés, n’a connu autant de remous socio-politiques et religieux qu’actuellement. Un clivage net se trace désormais, entre ceux que Georges W. Bush, Président des Etats-Unis (2000-2008) a, à tort ou à raison, appelés « l’Axe du mal » et le monde occidental. La civilisation occidentale, chrétienne,  qui a atteint son apogée de liberté depuis le XVIIIe siècle avec les grands philosophes tels que Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Voltaire… qui ont conduit à la révolution française de 1789, consacrant le déclin de la royauté, se décide d’imposer cette vision politique à tous les peuples orientaux, musulmans. Et, le choc s’installe, non pas au niveau des civilisations, mais précisément au niveau des religions, avec le 11 septembre 2001 comme point culminant. Mais ce qui, le plus, met en courroux, l'Orient et fait accentuer les tensions, c'est que l’Occident, loin de la version politique officiellement déclarée dans cette lutte, œuvre pour des fins économiques inavouées, en témoigne le choix des États attaqués, les plus riches en sous-sol, et qui refusent de le partager, non, de le donner gratuitement. Le seul exemple pour s'en convaincre est que l'Arabie Saoudite, même étant un royaume, n'a jamais été inquiétée par ces tensions. L'Occident semble ne viser que ses intérêts quand il s'en prend à un pays. Et toutes les puissances, même avec des visions divergentes finissent toujours par s'entendre, parce que des propositions mirobolantes de partage de la manne du pays se font.
« Si tu me donnes beaucoup de blé,
 Moi je fais la guerre à tes côtés
Si tu me laisses extraire ton or,
 Moi je t'aide à mettre le général dehors.»
 chantait l‘artiste musicien ivoirien Tiken Jah Fakoly dans Plus rien ne m’étonne.
Je sais donc avant tout que le slameur, comme beaucoup d'autres ont d'énormes justifications à leur position antioccidentale.
Mais au-delà du fond de ce texte qui pourrait susciter des polémiques, j'aimerais inviter à s'attarder sur le style qui ne laisse personne indifférent. Morceau choisi de la belle salade linguistique :
« Le sol libyen constipé ploie
Sous le poids des cadavres qu’on fit
Pour noircir Kadhafi».
Cette image même lugubre garde toute sa beauté de ce que l'on pourrait appeler « allégorie de Kadhafi ». En effet, chacun des mots de cette séquence est fortement connoté. Le « sol » à la place du sous-sol incarne toute cette profusion de ressources diversifiées dont dispose le pays. Ceci, notamment renforcé par la présence du participe passé « constipé » qui consolide la thèse d'abondance extrême. La Libye en effet comme la RDC (République démocratique du Congo) est un accident géographique et géologique qui combine tout ce qu'un sous-sol peut avoir comme valeur. Le pays est si riche qu'il ne sait plus quoi faire de ses biens.
La belle plongée dans cet univers de pétro-dollar ne sera que le prétexte pour fustiger ces révolutions arabes fortement soutenues par l’Occident, France et Etats-Unis en tête. A la place de « révolutions », l’auteur trouve que  ce sont des « révolues solutions » agissant ainsi sur la phonétique pour obtenir des terminologies nouvelles battant en brèche tout l’argumentaire développé pour applaudir ces changements de pouvoir dans le monde arabo musulman.
 Et le lexique du lugubre s’enchaîne pour peindre d’un pinceau noir, tout ce que l’Occident a applaudi et a fait voir en blanc :
démocratie à prix de sang/Qui broie l’innocent/ Démocratie vendue à la criée/Qui boit du sang/ Se nourrit de chair/Et danse la musique des armes/Avec des soutiens en armes/ Pondeuses de charniers… du sang argent liquide/ Du cadavre billet craquant… Il y a là de la matière à avoir la chair de poule.
Dans cette même verve au plan national, les mots pour reprendre l’actualité, sont autant durs qu’accrocheurs. Il s’agit pour une bonne partie d’une apostrophe adressée à un « fantôme rebelle ».  Fantôme rebelle tout simplement parce qu’il s’agit d’une victime d’assassinat qui refuse de laisser tranquille. Son âme est en permanence là, qui hante. C’est une apostrophe qui vire pratiquement au délire car, elle part de tentative d’explication de l’acte à une culpabilisation profonde et sincère ; mais prend l’allure aussitôt d’imprécation, de profération de puissance, détaillant au passage les nombreuses malices dont on fait preuve pour déjouer les coups politiques et demeurer toujours seul maître à bord. Le cœur même du pouvoir politique est atteint, décortiqué pour permettre de comprendre qu’en réalité l’écrivain congolais Henri Lopès a raison lorsqu’il a affirmé dans « Sans tam-tam » :
« Nous nous jetons sur le pouvoir pour le pouvoir, l’esclave ne s’affranchit plus pour libérer de l’esclavage, mais pour devenir maître d’esclaves. »
L’allégorie des trois frères insérée dans le texte sous forme de conte, est cependant là, en bon conseil pour ceux-là qui croient que, une fois au sommet, ils peuvent laisser tomber de la fiente sur la tête des autres. L’heure de la descente viendra, où ils n’auront plus personne, semble indiquer l’auteur. « La roche tarpéienne n’est pas loin du capitole ». a-t-il signalé. Ainsi, tel G G Vickey, l’auteur convoque la conscience de ceux qui se surestiment  à l’instar de « Jeannette » dans la chanson Vickey est mort. Les dirigeants politiques doivent comprendre qu’il y a un temps pour tout et que le même peuple qui a applaudi aujourd’hui, est le même qui peut lancer la pierre, le jour suivant.
Heureusement dans cette atmosphère très amère, le slameur trouve un espace pour se mettre en scène. Mais ce sera encore pour se plonger dans, tel Lamartine dans une tristesse profonde, mélancolique, voyant l’âme sœur en danger. L’image du Christ sur le Golgotha est bien révélatrice de cette douleur de l’auteur de voir sa moitié peut épanouie.  En effet ce passage lyrique s’inscrit autant que les autres dans un univers amer, pas lugubre cependant.  Car, il semble exprimer l’éternité de ce feu dont les cendres encore incandescentes refusent de s’éteindre. L’espoir atemporel auquel il invite, les moments heureux ressassés, cette foi en l’avenir concourent à confiner l’auteur dans le ce lyrisme.  
Je ne saurais finir cette incursion que l’auteur me permet de faire dans son œuvre dans cette ambiance terne. Car, avant tout, s’il s’acharne à démontrer un monde aux abois, ce n’est point de sa faute. Que peut-on face à la réalité ! Je pense que c’est une contribution assez heureuse, annonciatrice comme une hirondelle, d’un printemps, non arabe, mais humaniste, qui ne saura être ni téléguidé, ni détourné par les extrémistes occidentaux avec leurs films et caricatures, ni par les Islamistes avec leurs assassinats et autres attentats à la bombe. Je voudrais ainsi retrouver cet espoir à travers le titre de l’ouvrage, original, dont je tente ici, quelques explications.
 « Slamodrome » est en effet un néologisme qui combine[U1]  deux mots, « slam », le genre du texte et « drome », affixe français qui signifie course, mouvement et qui en Anglais, peut se lire « drum » tam-tam. A travers cet instrument rythmé qui invite à la danse, c'est l'image du mouvement qui demeure. Le slameur avec cette combinaison voudra proposer une piste de réflexion sur laquelle il invite les jeunes de la « génération consciente » de ce siècle de liberté, à éclore la parole et à ne plus demeurer des éternels assistés, des spectateurs passifs ou « joyeux » de ces mélodrames, ces « belles tragi-comédies » comme il l'a écrit, qui se jouent au sommet de nos États. C'est aussi, une manière pour lui d'indiquer une nouvelle voie, une option neuve choisie désormais pour communier avec le peuple.
C’est enfin, un cri d’espoir qui conforte chaque jeune dans un monde qui n’a d’autres refrains actuellement que le lexique de la terreur. Cri d’espoir pour faire taire « les balles » comme le demande Eustache Prudencio « Que les balles se taisent » (dans violence de la race) Et pour entonner comme G G Vickey, « La roue tournera ».
Fyoton Anicet MEGNIGBETO
Aéroport International Mohamed V de Casablanca en provenance de Tunis, ce 30 septembre 2012.






 [U1]