jeudi 14 juillet 2016

Dieu n'est pas là-bas de Abalo Cocou Medagbé:



Au delà de l'aventure ambiguë de Cheik Amidou Kane




Au détour d’une visite rendue à l’un des hommes de la Grande Muette , hauts  gradés de l’armée béninoise qui ont pour hobby, les Lettres- je veux nommer le Capitaine Kuika Jean-Claude qui publie en 2015 Les mamelles du Soleil chez Plumes Soleil-, je découvre Abalo Cocvou Medagbe. Un journaliste écrivain, me dit-on, qui vint discuter de sa nouvelle parution avec le Capitaine et qui projetait faire une présentation au grand public. Civilités d’usage ; et par amitié, nouvelle, je reçus un exemplaire du roman en cadeau. On se sépare avec l’espoir qu’une fois le lancement programmé, je puisse recevoir mon invitation comme tout autre.
Seulement voilà ; par un coup de fil inattendu, un matin, j’apprends à mon insu et à ma grande surprise que je devais avoir la grande responsabilité de présenter Dieu n’est pas là-bas. Un titre aussi énigmatique que controversé. Enigmatique à cause du sujet de la phrase « Dieu «, l’Etre Suprême qui unit les hommes en même temps qu’il les divise ; controversé  à cause du locatif « là-bas » ! Là-bas par rapport à quoi ? Là-bas par rapport à qui ? Ici bas ? Là haut ? Chez les vodouisants ? Avec les religions importées ? Et parmi celles-ci, lesquelles ?
Voilà la grande problématique autour de laquelle nous convie Abalo Cocou Medagbé. Dieu, Maître de l’Univers, Où se trouverait-il ? Chez qui ?
Mais avant de de proposer mon approche de réponse à cette double interrogation existentielle qui revient au quotidien chez les êtres humains comme le mouvement des vagues contre les rochers de mer, permettez-moi de dire ce qu’il en est du contenu de l’œuvre.

Résumé de l’œuvre

Le récit s’ouvre sur l’un des héros du roman : Worou Isalè. Un personnage présenté à la tâche dans son champ après des années d’aventures et de mésaventures à travers l’Afrique mais avec pour base, Lagos au Nigeria, comme pour « cultiver son jardin » à la Voltaire.
Comme par analepse, le narrateur rappelle ce qui a conduit ce vieux quinquagénaire, de son village d’Alafiarou pour faire fortune à l’étranger, à cette déchéance, physique, déchéance morale, déchéance sociale, puisque banni de sa communauté.
Worou Isalè était devenu par la force des choses un puissant chef de bande que même la Police craignait ; tellement ses pouvoirs mystiques que lui conférait Queen Osofo, son épouse sont immenses et incommensurables, de telle sorte qu’il est surnommé Atègoun : le vent. Worou Isalè défiait tout, se transforme en ce qu’il voulait avec pour but de tromper la vigilance des forces de l’ordre, volant, violant, pillant, assassinant tout sur son passage. Malheureusement pour lui, un Policier nommé Oyédélé Gaba, se prépara en conséquence pour venir à bout de lui et des ses puissances mystiques. Même le fait de se transformer en bébé tétant sa femme devenue mère circonstancielle, en image inerte ou en chat, n’ont pu arrêter le flic qui réussit à mettre définitivement la main sur lui grâce à la complicité de sa femme. Il écope d’une condamnation à perpétuité, mais bénéficie d’une grâce présidentielle, après trois décennies derrière les barreaux. C’est de retour de ce périple nigérian où il avait pu bâtir un géant et immense empire, démantelé comme un château de cartes et mise en quarantaine par ses parents qu’il se retrouva dans ce champ avec un autre, tout aussi nuisible à la société, Kadiri Ogobou, alias Okoiko.
Un dimanche, à l’insu de son ami, Worou Isalè rentre dans une église. L’église nommée Le Gospel Live International du pasteur Pascal Hounsounvikpo. L’entrée en scène de ce personnage, fera s’éclipser progressivement Atègoun, à qui il se substitue en tant qu’héros. En effet, c’est avec sourire et fierté que Pascal présenta la conversion de Worou Isalè et d’Okoiko, comme un exploit, un miracle que seul Dieu pouvait faire à travers sa personne.
Désormais célèbre grâce à cette prouesse, le pasteur vit son église s’emplir, tellement qu’il programma, à renfort publicitaire, une séance d’évangélisation et de guérison miraculeuse. Une séance annoncée comme divine, unique. Les handicapés de tous acabits accoururent de toutes les régions, qui accompagnés, qui seuls, qui chargés sur la tête, qui dans une bassine, qui trimballés par terre. Seulement voilà. Le miracle tant attendu n’eut jamais lieu. Après les animations des choristes, le one man show des pasteurs, et surtout la quête volontaire mais chaudement recommandés, le moment était arrivé de recevoir les bénédictions salvatrices. Il s’est posé la question de savoir qui devrait être béni en premier. S’ensuit une bousculade grandiose qui mit fin à la cérémonie en queue de poisson.
Ensuite, Le pasteur, du retour d’une séance d’évangélisation, entendit à 3 h du matin, des chants et danses, provenant de la rivière. Curiosité pour curiosité, il décida d’aller détruire l’esprit satanique qui troublait la quiétude de paisibles citoyens. Mais mal lui en pris. Il disparut, ouvrant une autre intrique dans le récit.
Après un mois de recherche vaine, de prière autour et dans l’eau, où la rivière a même été vidée de son contenu, les pasteurs résignés, décidèrent de rentrer en négociation. Dame Iya Zéka Odjo Zéka, finit par les recevoir. Réticente au départ à cause de l’arrogance et de l’irrévérence des pasteurs, Iya Zéka eut pitié de la mère de Pascal. Elle délibère et condamne Pascal  à revenir parmi les siens mais en adepte du Tchapananan, le vodoun Sakpata. Consternation, colère et menaces. Mais toutes les propositions en substitution à la conversion de Pascal, sont restées vaines. Iya Zéka organise la cérémonie de sortie de Pascla, en présence des Pasteurs curieux. Pascal, devenu Omon Ilè, revient tellement puissant qu’avec les recettes qu’il indiquait, les malades qu’il na pas pu guérir en tant que Pasteur, ont pratiquement tous eu la guérison. 
Malgré la colère de dame Ayélé, belle mère de Pascal, sa fille va rejoindre son mari et sera faite successeur de Iya Zéka, avec le même degré de puissance qu’elle. Sa mère qui n’eut cru rien en a subi les revers, en compagnie des Pasteurs qui périrent, déroutés et perdus dans une forêt.

Voilà le récit long que nous sommes invités à décortiquer.
1-     

Un récit à la fois fantastique et tragique.

Abalo Cocou Medagbe a eu recours abondament au fantastique pour construire son récit étalé sur 216 pages et subdivisé en treize chapitres. Avec un narrateur hétérodiégétique, le texte offre, une littérature à tonalité multiple mais ce qui frappe au premier abord, c’est le fantastique.
D’abord avec Worou Isalè. Son surnom le vent, est indicateur est révélateur de ce qu’il était capable de réaliser. Un être humain qui arrête les balles et les croque narguant ainsi ses bourreaux. Un homme qui se transforme en bébé ou en chat ou en fourmi.  Le Chief Gaba aussi a dû rentrer dans ces pratiques fantastiques avant de venir à bout de lui. C’est ainsi que lui-même s’arrosait régulièrement la tête d’œuf cassé.
Ensuite, chez les adeptes du  vodoun Tchanpanan. Il est dit que le bruit qu’entendit Pascal pour se rendre dans la forêt, se faisait par des adeptes fictifs. En réalité, la cérémonie avait été organisée plusieurs jours auparavant. Donc ce sont les échos de cette cérémonie qu’on entendait. Il n’y avait donc personne à rivière au moment où Pascal s’y rendait. Pourtant il disparut. Ensuite, lors de la cérémonie de sortie et avant, les adeptes du Tchankpanan étaient plongé dans la rivière et revenaient, la seconde d’après avec plusieurs cicatrice sur le corps et des cauris. Mieux, Pascal indiqua une recette à Iya Zéka qui guérit tout.
Ce fantastique soit se comprendre par l’irruption brusque dans un monde réel, du surnaturel, doit se comprendre sous deux aspects. Les exploits de Worou Isalè d’un côté et les prouesses des adpetes du Tchanpanan de l’autre.
Ce que l’on pourra prouesse de Worou Isalè, est égoiste et nuisible à la société. Atègoun était un hors la loi, un marginal de la société qui se construit sur les cadavres des autres. C’est d’ailleurs contre ce genre d’individus que les pouvoirs marxistes léninistes ont maladroitement lutté en Afrique aux lendemains des indépendances. Emmanuel Dongala rapporta dans sa nouvelle Jazz et vin de Palme comment un vieux était traité de réactionnaire parce que pouvant faire tomber la pluie quand il voulait ou pouvant se transformer en papaye pourrie pleine d’asticot ou encore en boa constrictor. Le professeur Kpogodo, s’appuyant sur le cas particulier du Bénin dans un article intitulé « Les chiens se jettent à genoux » indiqua une lutte pareille sous la Révolution de Kérékou.
L’échec de Worou Isalè est donc prévisible et positif pour la société. Ce genre de pouvoir chez un hors la loi, la société serait en permanence danger. C’est pourquoi, certainement, malgré toute sa démonstration et résistance, l’on doit se réjouir que ce pouvoir fantastique ne puisse perdurer chez lui.
La mort de Okoiko rentre également dans cette même vision. Son pouvoir de nuisance, n’a d’égal nulle part.  Ami proche, parent, même ses propres enfants devait subir sa foudre. Il devrait mourir malgré cette reconversion, une reconversion même hypocrite où il caha au Pasteur une bonne partie de ses gris-gris. 
Par contre, avec Iya Zéka et Pascal Omon Ilè, les pouvoirs étaient destinés à faire du bien. Loin d’être nocif, ils sont ici mélioratifs. La preuve, quand le Prophète Godwin, s’était énervé et claqua la porte chez Iya Zéka, celle-ci, malgré sa colère, dut boire de l’eau fraîche pour ne pas faire du mal. Pascal a pu guérir abondamment. Il a juste vu un essaim d’abeille et a su que sa belle -mère était en danger. Est rentré juste dans une case et s’est retrouvé dans la forêt où des heures durant les pasteurs se perdaient. Même les morts des gardes de corps gorilles de dame Ayélé, ne peuvent être considérés ici comme péjoratives puisqu’elles interviennent afin que Chantal, ne fût point vaincue.
Aussi, devons-nous comprendre que si les Pasteurs étaient détenteurs du 1/3 des pouvoirs des pouvoirs d’Iya Zéka, ils auraient détruit l’humanité. A commencer par les adeptes des autres religions surtout que Dieu n’est pas avec eux. Le fait de les priver de pouvoir de guérison est révélateur de leur intention n’est pas pa a priori bonne. Comment comprendre que Dieu qui créa son monde, puisse autoriser les uns à nuire en son nom aux autres.
Le tragique qui intervient à maintes reprises est donc la conséquence logique du fantastique selon que l’on l’utilise dans le bon sens ou le mauvais.
Ainsi, l’on doit pouvoir comprendre avec Abalo Cocou Medagbé que le monde est fait du visible et de l’invisible. Et même si le monde invisible domine le monde visible, le mal ne triomphe jamais. Il s’inscrit dans le temps alors que le bien s’éternise.
2-    L’espace et le temps, un monde de liberté d’action et de liberté.
« Le voyage comme déplacement dans le temps et dans l’espace est à considérer comme un espace temps de recomposition de l’identité. » Cette citation de l’universitaire français Nicolas Treiler, nous révèle la véritable portée  de l’espace et du temps dans Dieu n’est pas là-bas.
L’espace est ouvert, très ouvert même puisque Worou Isalè a pu quitter Alafiarou allègrement pour aller au Nigeria. Même la prison là-bas n’aura été que temporaire. Pascal a pu faire le tour du Bénin, est parti de Porto-Novo pour le Canada, a pris par chez ses beaux parents au Togo, a circulé dans la région de Tchaourou sans limites. Cette ouverture, de l’espace installée dans un temps libre, une ère nouvelle, un temps visiblement postcolonial, où le pouvoir central restait laïc, ce Bénin, des années 1990 où le marxisme léninisme était aboli et où le Renouveau démocratique battait son plein, permet d’agir et de s’exprimer.
L’action ici concerne dans un premier temps Worou Isalè. Librement, a pu exercer ses activités illicites au Nigeria avec une option de vie, librement, il est revenu dans son Tchaourou natal, avec comme option, Dieu. Un peu comme pour dire qu’il était absent de tout ce qu’il faisait auparavant.
Ensuite, Pascal Housounvikpo, devenu Omon Ilè. Cette quête du savoir et de Dieu l’a amené à quitter Porto-Novo, a pu séjourner au Canada où l’on l’initie au Gospel Live International. Avant d’atterrir à Alafiarou, où il devrait exercer en tant que Pasteur.
L’espace à ce niveau est aussi initiatique. En réalité, pourquoi de toutes les régions du Bénin, c’est Tchaourou qui accueillit Pascal. Pourquoi l’affectation n’a pas amené une autre personne mais lui particulièrement. Une sorte de prédestination est là pour lui et l’énormité des pouvoirs qu’il a acquis en témoigne. En réalité, l’analyse peut nous amener a indiquer que grâce à ses connaissance biblique antérieures, Pascal a su surpasser les connaissances des adeptes simple du Tchankpanan. Il n’est pas devenu puissant ex nihilo.
Tout ce voyage effectué au Bénin et outre manche avait donc un objectif : la quête de l’identité. Pascal était à la recherche de lui-même. Ainsi de nombreuses personnes qui errent longtemps avant de se retrouver. Leur être est dans endroit diamétralement opposé aux leurs et il comme l’a fait Pascal, immersion totale, un passage obligé pour se retrouver. Les deux autres pasteurs n’ont pas voulu accepter cette réalité. Mais Pascal Omon Ilè est décrit comme un être heureux dès qu’il a pu retrouver son identité. L’espace et le temps fonctionnent ici ainsi comme une catharsis, indispensable à la recherche du bonheur des autres et des autres

3-    Au-delà de l’Aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane.

A la fin de la lecture de ce texte, on se rend compte que Abalao Cocou Medagbé a pris une option. Son ouvrage fonctionne comme un roman à thèse, un peu comme L’aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane. En effet, après s’être moulé dans trois éducations différentes, traditionnelle, musulmane, occidentale, Samba Diallo, personnage principal de l’œuvre est complètement perdu. Dans ce doute, il ne sait plus s’il doit suivre les recommandations, de son maître Thierno, celles de ses ancêtres les Diallobé ou celles occidentales marquée par l’esprit cartésien de Descartes. Peu-on avoir connu Descartes et s’agenouiller devant un cadavre honorant la mémoire d’un être fut-il son maître autrefois ? Samba se laissa tuer par un fou. Mettant ainsi fin à ce tourment, ce tiraillement culturel.
Mais loin de tuer les deux héros de ce roman, Abalo Cocou Medagbé les as sauvés. Worou Isalè de la voie du mal vers les religions révélées, mais comme si celles-ci manquaient d’authenticité ou de poigne, il en sort Pascal pour faire de lui un adepte du Tchakpanan. Ce sauvetage successif et graduel est signe de l’objectif visé par l’auteur. Rester authentique. Ne pas chercher à voir en l’autre un démon en se peignant comme l’incarnation de Dieu.
Au moment où, Pascal et les deux autres prophètes proclamaient que « Dieu n’est pas là-bas », Iya Zéka qui incarne cette religion traditionnelle, recevait prêtes, imans et religieuses chez elle. Elle leur offrait même des spectacles de danses. Elle affirme avoir une connaissance assez profonde, non seulement de la Bible, mais aussi du Coran. Elle, est restée ouverte. Mais pourquoi les autres ne lke seraient-ils pas envers elle.
La perte de Dame Ayélé, mère de Chantal et des deux pasteurs peut être comparée à cette mort de Samba Diallo. Perdue dans ce qu’il fallait finalement croire. Samba Diallo influencé par ses études notamment Descartes qui lui indique dans Les méditations métaphysiques que : « le rapport entre dieu et l’homme est un rapport de volonté à volonté. Peut-il y avoir un rapport plus intime ? » p.116. Mais Dame Ayélé et les Pasteurs, n’ayant pas su intégrer ce rapport en eux, ont été surpris et déboussolés par la puissance de paroles et d’action de ces pratiques classées démoniaques, pis, exercées par quelqu’un qui le considéraient telles dans un passé récent. Et Pascal, Omon Ilè, était en mesure de les sauver. Il suffisaitt que l’un parmi eux lève le petit doigt. Ce trouble psychologique, ajoutée à toutes les tribulations, les humiliations subies depuis leur déroute et leur errance dans la forêt, font reconnaitre à Dame Ayélé la supériorité de la force de Pascal sur le supposé Dieu auquel, elle croit. Elle bénit sa fille, alors qu’elle venait la délivrer du démon. Elle lui envoie toutes les bénédictions maternelles, mais, elle ne pouvait plus admettre publiquement la supériorité de la puissante d’un Dieu qui n’est surtout pas là-bas par rapport à un Dieu auquel elle a toujours cru, auquel elle a toujours voué un culte sans pareil. Ainsi des  deux prophètes. A commencer par Samuel qui fait son pari Pascalien : « si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne perdez rien. » et qui ne démords pas. Pascal Omon Ilè, n’est plus des leurs. Il ne voit plus le monde de la même manière qu’eux. Pour cette raison, rien de ce qu’il pourrait faire ne pourrait inspirer confiance. C’est le seul des trois personnages à rester fidèles à lui-même. Et cette fidélité, l’a conduit à la mort. Un coup sec, asséné par Dame Ayélé pour l’obliger à être sauvé par le démon Pascal.

Conclusion, une nécessaire dialogue interreligieux. Lorsque vous avez la conviction d’avoir trouvé votre dieu chez vous et non là-bas, ayez l’amabilité de reconnaître que de la même manière, le voisin, l’ami, le frère, le père ou la femme, peut avoir cette même conviction ailleurs. Seul dans le dialogue et le respect de l’autre, nous arriverons à bâtir un monde de paix. Car quand on oblige tout le monde à apprendre une nouvelle vision de la vie,  « peut-on apprendre ceci, sans oublier cela. Et ce qu’on apprend vaut- il ce qu’on oublie ? » L’aventure ambiguë. p. 44.
L’Etat Islamique, Boko Haram, les Shebabbs somaliens, les Djihadistes du Nord Mali etc…devrait le comprendre et baisser leur garde. Dieu, peut-il lui-même autoriser les enfants qu’il a faits a son image à s’entretuer ?
Dieu n’est donc nulle part. En même temps qu’il est ici, il est aussi là-bas, ailleurs, partout. Chez le musulman comme chez le chrétien, chez le vodouisant comme chez le  juif.
Anicet Fyoton MEGNIGBETO
Enseignant de Lettres


vendredi 29 janvier 2016

Numeros matricules

Le professeur Tossou Okri Pascal qui se fait affectueusement appelé Okri Tossou après femmes, roman qui plonge Taye et Ife dans les méandres d une société décadente où viol, prostitution et toxicomanie se mélangent sans faire osmose, refait surface deux ans apres dans Numeros matricules, un roman à la kourouma où tel Birama, le héros raconte une vie d enfant de rue tumultueuse. Avec un humour et un style attrayants, Okri Tossou reprend la définition du roman qui le fait miroir de la société.
Les éditions Plumes Soleil se réjouissent de faire découvrir cet auteur qui avec Date Atavito Barnabé Akayi créent le nouveau roman beninois.

 Anicet Fyoton.

mardi 31 mars 2015

Cartulaire Bussonnier, un regard de Inès MISSAINHOUN

Dramaturge, nouvelliste, l’inspecteur Apollinaire  Agbazahou  est auteur de plusieurs œuvres: La bataille du trôneLe gong a bégayé (Théâtres) puis Kalétas la mascarade (Nouvelle). Il revient en avril 2014 avec une nouvelle plume Cartulaire buissonnier, un recueil de poèmes où il révèle un riche art poétique.
Paru en avril 2014, Cartulaire buissonnier est un recueil de poèmes publié aux Editions Plumes Soleil par Apollinaire Agbazahou. Subdivisé en trois parties Cartulaire buissonnier emprunte une architecture senghorienne (in Chants d’Ombre):un triple visage tel la Sainte Trinité.
Le premier visage «Briques d’Hercios» comporte douze poèmes, le deuxième visage «Lucifer démasqué» est un poème ruban, le troisième visage «Vénus en proie», comme le premier, présente ses douze « proies».
Le Prix Léopold Sédar Senghor 2008, Fernando d’Almeida, a parlé de Théosophie. Le poète dans « Briques d’Hercios» s’identifie au Dieu de l’architecture, de la charpenterie, de la construction… Et tel Hercios, il expose douze étages d’une immense construction ainsi que Jésus-Christ présentant ses douze apôtres pour l’accomplissement de l’œuvre chrétienne « Je suis chrétien catholique pratiquant. (…) Je n’ai jamais envisagé ma vie sans croyance en Dieu» Apollinaire Agbazahou in Entretiens avec des écrivains béninois au programme de Daté Atavito Barnabé-Akayi (chacun des douze poèmes compte de dédicataire).
Du travail au mérite
En effet, on y retrouve ‘’Brique1’’ dédicacée à Nicéphore Dieudonné Soglo, ancien Président du Bénin (1991-1996) et actuel maire de la ville de Cotonou. Dans ce poème, Apollinaire Agbazahou rend hommage à cet homme  politique sur lequel il fonde ses espoirs « La race des gestes/impose la magnanimité/l’allure altière/révèle les goujats» P22. Pour Apollinaire Agbazahou, Soglo est un homme d’Etat, un homme politique respectable qui avait de grandes ambitions pour son pays. Ses œuvres pour ce pays ne sont pas des moindres : il a essayé de relever le Bénin de la misère ambiante qui le croupissait dans une léthargie, «L’ère Soglo fut la période la plus heureuse pour beaucoup de nos concitoyens. Les libertés fondamentales furent totalement reconquises» Apollinaire Agbazahou in Entretiens avec des écrivains béninois au programme. Mais très tôt des hommes qui se sentaient opprimés par sa gouvernance, retournent le peuple contre lui. «C’est un grand bâtisseur que les acteurs politiques n’ont pas laissé aller au bout de ses nobles ambitions pour la nation». On assiste à deux projets : à la louange, à l’éloge de l’homme politique puis on voit le poète cracher sur les détracteurs, ‘’les vautours’’ de Soglo dont les actions ont mis « à nu la porcherie/fulminant dans la gadoue/ dans une langue de fiel/ briseurs de destin »P22. Ainsi, ce poème est donc une sorte de défense du quinquennat de Nicéphore Dieudonné Soglo « La race des gestes/ révèle le  prince/ ses doigts d’orfèvre/ ont tracé/ les tracés du soleil » P21. La datation le suggère aisément (avril 1996) : au lendemain de la passation de pouvoir de Soglo à Mathieu Kérekou.
‘’Brique2’’ dédiée au jeune poète révolutionnaire Daté Atavito Barnabé-Akayi en qui Agbazahou expose toute son admiration, son estime. Barnabé-Akayi fait désormais partie de la veine des grands écrivains dont la plume et l’œuvre s’imposent dans la littérature béninoise, puis africaine. ‘’Brique2’’ est comme une hymne dans laquelle Agbazahou salue et célèbre l’œuvre de Daté Atavito Barnabé-Akayi « comme une pluie fine et  plus mouillante/ humblement comme la nuit qui s’éteint devant le jour/ modestement comme la fourmi mise sur la trompe du ciel/ les rayons de la gloire ont irradié la frêle lueur vacillante/ badine» P23. Il expose ici, les valeurs qu’incarne l’homme: dynamisme, respect, savoir, audace…«le cocorico s’impose/la coqueluche des muses/fascine séduit/suscite admiration arrachant respect et vénération/un costume de l’anonymat/révèle la grandeur de l’âme»P24.En effet, la littérature béninoise, en dehors de ses publications personnelles dans divers genres, lui doit beaucoup d’œuvres collectives Obama et nous, Même l’amour saigne puis Anxiolytique « source d’inspiration des œuvres hautes/rayon de mille éclats/simplement humblement, modestement» P24. L’œuvre créatrice de Barnabé-Akayi n’a accidentellement débuté qu’en 2010 ! N’est-ce pas là un grand de la fascination?
Briques 3 et 4 n’ont pas échappé aux dédicaces. La ‘’Brique3’’, Mahougnon Kakpo, spécialiste de la littérature orale sacrée, en est le bénéficiaire. Déjà par la récurrence du champ lexical de la tradition (‘’trésors antiques’’, ‘’limons passés’’, ‘’mânes des ancêtres’’, ‘’aïeux’’, ‘’adeptes’’, ‘’gris-gris’’, ‘’voduns’’, ‘’fa’’, ‘’fadus’’, ‘’Sisyphe’’, ‘’lointain antique’’); le jeune poète le présente comme garant de la tradition africaine riche de valeurs. Ici, Mahougnon Kakpo est tel un transmetteur de «flambeau», qui renouvelle et redonne vie à la tradition africaine : «le tapis l’univers a faim et soif/gris-gris, voduns, fa et fadus/sont logistique nécessaire à sa beauté (…) le flambeau éclaire le sentier/le berger conduit le troupeau/pâturages de l’identité distinguée». Ces nombreuses recherches sur la poétique de la littérature orale sacrée en Afrique en témoignent (« Le fa comme vecteur de savoirs littéraires » ; « Trupen-medji dit lelo: sémiologie de la sorcellerie à travers le fa» ; Introduction à une poétique du fa; Les épouses du fa: récits de la parole sacrée du Bénin).
Guy Ossito Midiohouan, Professeur de littératures africaines francophones au Département de Lettres Modernes, est élevé au rang de «légende» dans ‘’Brique4’’. Ainsi, la fréquence anaphorique (7 fois) «La légende se légende/le mystère se conserve» dans ce poème montre la grandeur, l’immensité et la force de Guy Ossito Midiohouan. Enfin, ‘’Brique 4’’ fonctionne  comme une ballade, mais ‘’une ballade africaine’’. Et davantage les nombreuses hyperboles (‘’a gagné le temple avec lot d’extravagances’’, ‘’broie tout sur son passage’’, ‘’déteint sur tout’’, ‘’titan détenteur’’, ‘’cœur aux archipels des générosités’’), les fréquentes comparaisons avec Prométhée, dieu de la mythologie grecque et les vocables «Dieu» et «REVELATION» consacrent ce texte en épopée.
 Une poésie, empreinte de la société
Dans ‘’Brique8’’ Agbazahou expose les réalités relatives à sa fonction: le châtiment corporel en milieu scolaire. En effet, l’inspecteur poète s’insurge contre la proscription de cette mesure punitive et prône le bâton comme stimulant au travail «le bâton, la carotte, le conseil/trilogie faiseuse de soleil/tue les germes de l’arrogance/la stratégie d’ensevelissement de l’insolence/du redressement exige vigilance/(…) père fouettard n’est pas perfidie/progéniture ringarde/mérite le régal des punitions chaudes (…) ingrat, l’enfant qui à la fin/ne célèbre pas le bâton» pp 37-38. On y découvre alors un homme nostalgique de la tradition, qui n’est point sorti de la thématique habituelle dans ses pièces de théâtre. Le «bâton» dans ce poème est une mesure ancestrale.
«Lucifer démasqué» est un long texte que le poète élabore en versets. Il y pose des problèmes de la jeunesse et accorde une attention particulière à la couche des vulnérables, des marginalisés un peu comme le fait si bien le prix Ahmadou kourouma 2010 Florent Couao-Zotti dans son œuvre (Notre pain de chaque nuitPoulet bicyclette et cie …) A travers un champ lexical religieux (oraisons, lucifers, Dieu, saint, immaculé obscurité, croyances, bougie, christ, Golgotha, cendres…), le poète sensibilise, moralise et défend la jeunesse, les enfants marginalisés dénudés de toute attention, des enfants qui séjournent dans la misère, la souffrance, livrés à eux mêmes «poussin sans mère–poule, livré aux avatars de /l’existence souffrant du chaud/et du froid d’une âme égale/héros bravant intempéries et vicissitudes» p63. Or Habib disait déjà « Give them your hand» dans son album Dis-moi quand. Apollinaire Agbazahou réitère cette demande dans « Lucifer démasqué».
Agbazahou et l’amour
«Venus en proie » offre des poèmes qui parlent  essentiellement d’amour, or qui dit amour dit nécessairement femme. Comme tout véritable poète d’ailleurs, Apollinaire  Agbazahou ne dérobe pas à la tradition. Atteint par la flèche de cupidon il se remémore ses amours avec ses venus. De « Proie1» à «Proie12» la thématique est la même: amour; amours perdues «je suis le cœur percé/de tendres succès perdus/soleil de mon être confus» p84; les souvenirs d’un amour« nous étions flamboyants de jouvence/nous avons joué à cache-cache/au crépuscule des temps »p85; cœur meurtri « et ces mots durs/à la dureté de/l’aridité du désert/que tu décroches/pour dire le ras-le bol/me flagellent l’âme/comme un fouet »; la joie d’aimer, la beauté de la bien-aimée y sont présentes.
Une écriture modernisée
« Il venait de livrer  le secret du soleil et voulut écrire le poème de sa vie », Tchicaya U Tam’si, Feu de brousse in Lire cinq poètes béninois, Daté Atavito  Barnabé-Akayi.
Dans Cartulaire buissonnier, nous assistons à la rareté des signes de ponctuation; chose déjà observée chez les surréalistes. La forme des poèmes de Cartulaire buissonnier est particulièrement différente. On peut remarquer que certains poèmes ne respectent pas les normes de la grammaire française et de la versification. Le poète moderne qu’est Apollinaire Agbazahou a balayé du revers de la main ces règles qui enferment les poètes dans les «fers». Désormais la poésie se veut libérée et libératrice. Cette poésie trouve ses racines dans la sensibilité, les émotions  d’Agbazahou. « La poésie d’Apollinaire Agbazahou est enduite d’une huile produite par des huîtres de vers qu’on ne peut déguster sans enlever la coquille rugueuse qui laisse présumer des constructions hermétiques »p13 Daté Atavito Barnabé-Akayi in Préface Cartulaire buissonnier. Il ressort de ces textes une poésie allégorique dont la particularité du langage réside dans la forme ses poèmes: ‘’Proie1’’ déjà connue dans la troisième vitrine «Soleil de mes ténèbres» in Anxiolytique, Barnabé-Akayi (qui renvoie aux Calligrammes de Guillaume Apollinaire).  A travers ces poèmes Agbazahou nous plonge au cœur du lyrisme où polyphonie et euphorie sont au paroxysme. « Lire Apollinaire Agbazahou, lire Cartulaire buissonnier, c’est recourir à des mots que « rhizome » le sacré au plus près d’un consentement du monde, d’un approfondissement de soi» Fernando d’Almeida  in Postface à Cartulaire buissonnier.
Inès MISSAINHOUN

jeudi 26 mars 2015

Les mamelles du Soleil de Jean-Claude Kuika



Les mamelles du Soleil: anthropomorphisme jouant sur l'isotopie et 
l'isosémie de l'Afrique, se révèle être une véritable allégorie
 dénonciatrice des maux qui minent ce Continent si laiteux qu'il se laisse 
traire par tout venant.
    

                                                 Anicet Fyoton MEGNIGBETO

Bientôt l'analyse critique complète intitulée;

Les mammelles du Soleil de 

Jean-Claude Kuika ou la reptation 

malheureuse de l'Afrique.

mercredi 18 mars 2015

Omon-mi (mon enfant) d’Ousmane Aledji: l'humanisme peut-il être l'apanage d'une culture?





Le nom Ousmane Aledji sonne au Bénin, particulièrement théâtre. Le doute est levé tout de suite, car, acteurs de la chose littéraire, dramaturges, spectateurs, téléspectateurs et auditeurs reçoivent ce nom comme un nom de la même famille que le théâtre. Son ascension récente à la tête de la structure faîtière du théâtre béninois  (FITHEB) en est une grande illustration. Mais depuis 2002 où il a servi Cadavre mon bel amant aux éditions NDZE, le silence au niveau de ses publications est resté plus qu’assourdissant. Un silence mal ruminé par ses lecteurs qui peuvent désormais se réjouir de Omon-mi (Mon enfant), co-édité par les éditions Plumes Soleil et Artistik Editions. De quoi est-il question ?


Omon-mi (Mon enfant) restera une pièce de théâtre unique. Les théâtrologues classeront difficilement la pièce dans une catégorie précise. Toujours est-il que cette pièce de 100 pages sort des sentiers battus et bat en brèche plusieurs règles du théâtre, à commencer par celle des trois unités, action, temps et lieu.

L’ACTION
La pièce raconte une histoire prise en elle-même pour banale notamment dans certaines contrées africaines. Un enfant qui naît enroulé dans du placenta. Sacrilège. Sacrilège pour une tradition puriste respectueuse des lois de la nature qui n’accepte aucun enfant qui ne sort des entrailles de sa mère indemne, la tête en premier. Sacrilège pour une tradition fidèle à ses principes, rejetant toutes modifications, toute autre manière de venir au monde considérée tout de suite comme une anomalie. Sacrilège donc qui mérite une punition adéquate. Le refus d’existence. La mise à mort. Arraché donc à sa mère pour ce crime d’anomalie de  sortie, l’enfant sera condamné à être enterré vivant par des adultes commis à la tâche. Malgré la crise de conscience de l’un d’entre eux, les protestations de la mère rebelle pour avoir déjà mal ingurgité le malheureux et mortel sort qu’on a fait subir à son autre enfant Albinos, le Dah, chef de la communauté et ses conseillers n’ont pris autre décision que celle indiquée par la coutume, même au détriment de l’une des pratiques de cette dernière qui aurait permis de consulter l’avis des ancêtres. Une folie maternelle logique coiffe tout.

LE TEMPS
Même si l’on pourrait difficilement rejeter les vingt-quatre heures d’action, le temps dans cette pièce n’est pas linéaire. Il suit un rythme anachronique. La scène s’ouvre sur un environnement nocturne, remonte aux actions de la journée, la naissance, le baptême, le conseil des sages, l’enlèvement, l’horrible inhumation,   pour revenir à la même nuit et indiquer le cynisme de ces thaumaturges qui se saoulent après avoir commis l’innommable. En dents de scie donc, le temps de cette pièce reste bien collé à son temps historique, celle d’un monde qui malgré son ouverture sur la modernité reste bien attachée à des pratiques qui s’endurcissent, et persistent. Mais la concentration du temps aussi en vingt-quatre heure, cette accumulation en un temps si réduit pourrait traduire cet enfer, cet engrenage que la tradition fait subir aux parents qui ont le malheur de voir leurs enfants naître avec des normes autres que celles dictées par la société ;  comme si les parents pouvaient décider de la manière dont leurs enfants allait naître. Ce temps d’enfer est comparable à La parenthèse de sang évoqué par le célèbre dramaturge Sony labou Tansy.

LE LIEU
Les lieux de la pièce sont loin de respecter la règle de l’unité. Le dramaturge lui-même précise les divers lieux.  De la forêt où l’enfant a été enterré à la boite Nelson bar, l’espace dans cette pièce est bien ouvert et multiple. A la naissance, l’enfant a reçu un baptême conséquent chez ses parents qui ont reçu des visites. Il a été ensuite volé donc a pu quitter chez ses parents pour être transporté par ses ravisseurs dans la forêt. Il a ensuite quitté l’espace terrestre pour celui souterrain, puisqu’il a subi une inhumation indescriptible. Mais avant tout ceci, il a fallu que le Conseil siège pour décider de son sort. Ainsi, si le temps peut être comparé à un engrenage, il n’en est pas de même pour le lieu, ouvert  pour des mouvements multiples. Mais toujours est-il que ces mouvements, loin d’être à l’avantage du personnage principal qu’est la mère et de son enfant, sont à leurs dépens. 
L’action, le temps et le lieu forment donc un cercle tragique comme celui des tropiques d’Alioun Fantouré pour mieux assommer, pas politiquement mais socialement l’individu.
Mais on prendrait mal la pièce si, avec le temps, l’action et le lieu on déduit sans autres formes de procès qu’Ousmane Alédji reste dans la même logique que Florent Couao-Zotti par exemple dans la nouvelle parue dans le recueil Poulet bicyclette et cie et intitulée « L’enfant sorcier », où le nouvelliste sauve l’enfant des griffes de ses bourreaux, traitant la pratique de barbares.  Ce serait mal lire la pièce d’Alédji. En réalité, le dramaturge sort de ce sentier battu et propose à ces lecteurs une autre approche de ces critiques occidentales toutes formulées dans le seul but d’indexer la seule Afrique comme couvant des pratiques barbares. L’horreur indexé  est-il uniquement imputable à une seule région du monde ?

OMON-MI, UNE PIÈCE A THÈSE
La rébellion de la mère et sa folie sont loin d’orienter le lecteur vers une position dénonciatrice des pratiques ritualistes. En réalité, le lecteur est progressivement orienté  sur une analyse de la situation autre qu’une condamnation béate. On sait que l’une des raisons évoquées par le colon pour envahir le continent africain dans le but unique de s’emparer de ses richesses est l’évocation de ces pratiques qui le confondent aux grands singes de la forêt équatoriale. Claude Lévis Strauss, Gobineau… dans leurs rapports de voyage peignaient le Noir en noir. Il fallait insister sur la barbarie pour montrer la nécessité de nous apporter la Lumière, prétexte à une colonisation sauvage. Est donc barbare, toute pratique culturelle venant de ces gens noirs, si noir que l’on pourrait se demander si Dieu si bon peut mettre une âme dans un corps si noir (Montesquieu).   Les premiers écrivains africains tel que Paul Hazoumè à travers Le pacte de sang ont donc servi de relai à théories colonialistes qui confortent la domination coloniale. Même jusqu’à ce jour, il est clair dans l’entendement humain, que quand on évoque la barbarie, l’on pense d’abord au continent africain. En témoigne plusieurs ouvrages et films condamnant l’Afrique.
Mais Alédji ici, prend tout le monde à court. Loin de se contenter de condamner le fait, il ouvre sa pièce sur une série de questionnements. Le lecteur est promené un peu partout dans presque toutes les grandes capitales du monde où des pratiques identiques ou pires sont monnaie courante.
«  Dans les hôpitaux d’Acapulco, de New York, d’Abidjan, de Londres ou de Paris les mieux équipés du monde, on se débarrasse des enfants sorciers, par centaines.
Dans certaines régions de la Chine, les fœtus féminins sont traités comme des ennemis de la République. Ailleurs, des laboratoires souterrains se battent autour des cellules souches pour cloner 42 fœtus en une heure. » p. 91-92.
Sous d’autres noms plus civilisés donc, les mêmes pratiques se déroulent, officiellement avec une législation appropriée. Mais pourquoi accepter et financer les avortements, pourquoi autoriser l’euthanasie, pourquoi cloner des fœtus et s’en prendre dans le même temps aux africains qui sélectionnent leurs nouveaux nés ?Même si Aledji n’approuve aucune des pratiques, il s’interroge quand même sur le droit qu’ont les uns de s’en prendre aux autres  alors que dans le même temps ilsont les mêmes cultures meurtrières ?
On comprend ainsi aisément cette série de questions posée par l’auteur :
« Faut-il au nom d’un humanisme bienveillant, de la correction, de la morale et de l’éthique, laisser naître et grandir un enfant que l’on sait différent, déficient handicapé ?
Nous sommes-nous entendus sur des exécutions excusables d’enfants ?
L’humain a-t-il le droit de s’arroger le pouvoir de vie de mort sur son semblable ?
Y a-t-il une culture plus humaine, plus humaniste, plus civilisatrice qu’une autre ? » p. 91
Cette série de questions déterminent la neutralité que voudrait afficher Aledji, une neutralité en réalité convertible en thèse respectueuse des pratiques de chaque culture.

UNE ÉCRITURE INNOVANTE
Cette sortie des sentiers battus ne se limite pas uniquement à la thématique. L’écriture restera aussi innovante avec un découpage en 14 scènes sans actes. Le lecteur découvre aussi des répliques ordinaires similaires à celles que l’on pourrait découvrir dans un récit romanesque. Une attribution de parole dans un dialogue théâtrale extraordinaire où le ne voit pas écrire le nom des personnages mais où l’on découvre juste des tirets de dialogue. L’on note aussi la présence de personnages comme Le narrateur qui raconte effectivement les faits et la présence de scènes avec pour seul contenu une didascalie.L’on pourrait cependant déplorer la présence abondante de didascalies surtout au  niveau des débuts de scènes. Un constat qui s’éloigne du nouveau théâtre qui se veut respectueux du metteur en scène, libre dans ses retouches et orientations de la pièce.
Au total, Aledji renoue avec les publications, avec une grande innovation et enchante la dramaturgie béninoise avec une orientation pertinente d’un sujet sociologiquement capital : omon (enfant).

Anicet Fyoton MEGNIGBETO